Antoinette de Mirecourt

Antoinette de Mirecourt

de R. E. Leprohon traduit par J. A. Genand 

De la série Soirées Canadiennes, cette histoire démontre les résultats désastreux d’un mariage clandestin. Ce roman vous décrit ces soirées de la noblesse, dans les années 1760. Période du nouveau gouvernement anglais, suite à la capitulation de Montréal. Des personnages attachants que vous aimerez connaitre, assurément !

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Un extrait :

Elle lit les lettres

Après le départ de Madame d’Aulnay, Antoinette se dépouilla en toute hâte de ses habits de sortie, et commença la lecture des lettres qu’elle venait de recevoir.

La première, qui était de son père, respirait la bienveillance et l’affection. Elle parlait du vide que son absence créait dans la maison, lui recommandait de s’amuser de tout son coeur, mais terminait en l’avertissant d’exercer une surveillance la plus active sur ses affections. De ne les pas accorder à ces élégants étrangers qui fréquentaient la maison de sa cousine, attendu qu’il ne souffrirait jamais qu’aucun d’eux devînt son gendre.

Une vive rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille à la lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les pensées importunes qui venaient d’être évoquées, elle mit précipitamment de côté la lettre de son père pour prendre la seconde.

Malheureusement, l’épître de Madame Gérard prêtait encore plus aux réflexions pénibles auxquelles avait donné lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant, Antoinette sentit sa rougeur prendre l’intensité d’un incarnat fiévreux. Et bientôt, de grosses larmes qui s’étaient amassées sous sa paupière tombèrent une à une sur le papier qu’elle tenait à la main.

Aucune dénonciation, aucun reproche n’étaient pourtant formulés dans cette lettre. Non, mais avec une fermeté pleine de tendresse, la gouvernante parlait des devoirs à remplir, des erreurs à éviter, et conjurait sa chère enfant de scruter étroitement son propre coeur, afin de voir si, depuis qu’elle était entrée dans la vie élégante qu’elle menait, elle n’était pas devenue infidèle à ses devoirs.

Pour la première fois depuis son arrivée sous le toit de Madame d’Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et à peine avait-elle terminé cet examen de conscience, qu’en face du tribunal de son coeur, elle se trouva condamnée.

Était-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et naïve dont les pensées et les plaisirs étaient, quelques semaines auparavant, aussi innocents que les pensées et les plaisirs d’une enfant ?

Elle dont les longues conversations avec Madame d’Aulnay n’avaient d’autres sujets que la toilette, la mode et les sentiments extravagants. Elle qui vivait maintenant dans le cercle d’une vie de gaieté et de plaisirs qui ne lui laissaient même pas le temps de se reconnaître et de réfléchir, était-elle bien toujours ce qu’elle avait été jadis ?

Quels amusements avaient aujourd’hui remplacé ces agréables promenades, ces utiles lectures, ces devoirs de religion et de charité qu’elle accomplissait jadis à la campagne ? Oui, rougis, Antoinette, car la réponse te condamne et t’humilie.

La lecture de romans frivoles, de poèmes exagérés, la compagnie d’hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation légère avaient fini par ne plus l’affecter. Voilà ce qui avait remplacé ses bonnes habitudes d’autrefois.

Pendant que le remords provoqué par ces tristes pensées occupait son esprit, Jeanne vint lui annoncer que le Major Sternfield la demandait au salon.

— Impossible ! répondit-elle vivement en se rappelant aussitôt la grande part que le brillant Audley avait dans l’examen rétrospectif qu’elle venait de faire sur elle-même.

— Mais, Mademoiselle… insista Jeanne en cherchant à faire comprendre que le militaire, dans la certitude d’être reçu, l’avait sans cérémonie suivie jusqu’à la salle et attendait la venue de Mademoiselle sur le seuil de l’appartement voisin qui était un des salons.

— Je vous dis que c’est impossible, Jeanne, répondit-elle vivement. J’ai un violent mal de tête. Je ne puis recevoir personne.

Le ton élevé de cette réponse était certainement loin d’indiquer une forte souffrance. Aussi, tout à fait déconcerté dans sa tentative, le visiteur revint sur ses pas. Arrivé à la porte, il se retourna tout à coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit qu’il « espérait que Mademoiselle de Mirecourt n’était pas très malade ? »

— Eh ! bien, non, répondit Justine en hésitant, fascinée qu’elle était par le regard éloquent et par la parfaite prononciation française du joli interrogateur. Mademoiselle a reçu des lettres de chez elle il y a quelques instants. Ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise nouvelle, car en passant tout à l’heure devant la porte entr’ouverte de sa chambre, j’ai pu m’apercevoir qu’elle pleurait.

L’élégant Sternfield murmura quelques remerciements et s’élança dans la rue.

— Des lettres de chez elle et des pleurs à propos de ces lettres ! pensa-t-il. Je saurai demain de Madame d’Aulnay ce que cela veut dire. Cette petite beauté campagnarde m’est d’un trop grand prix pour que je la laisse échapper aussi facilement.

Une demi-heure après, Madame d’Aulnay rentrait chez elle, de très bonne humeur. Ne trouvant pas Antoinette où elle l’avait laissée, elle courut en toute hâte dans sa chambre. En chemin, elle rencontra Jeanne qui l’informa que le Major Sternfield était venu durant son absence et qu’on n’avait pas voulu le recevoir.

Allons donc ! se dit-elle à elle-même, dans quelle nouvelle phase est l’humeur de ma cousine ? Je crois qu’elle a reçu de son père une longue lettre dont la lecture lui aura causé du chagrin ou des remords.

Antoinette était étendue sur un canapé où elle s’était jetée pour mieux feindre un mal de tête quelconque, et échapper ainsi aux remarques ou aux suppositions de sa cousine.

Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune compagne, lui exprima le regret qu’elle éprouvait de la voir indisposée et commença ensuite une description animée de sa promenade.

— Cet après-midi a été délicieux pour moi. J’ai rencontré tous ceux que je voulais voir, et j’ai organisé pour demain, avec Madame Favancourt, une promenade à Lachine. Le Major Sternfield, que j’ai rencontré en route, est chargé de voir aux préparatifs.

Mais, poursuivit-elle sur un ton encore plus animé, j’en viens maintenant au plus beau de l’histoire. Tu ne t’imagines pas, Antoinette, qui j’ai pu rencontrer sur la Place d’Armes ? Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chère. Il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de superbes chevaux anglais.

Je n’ai pu résister à l’idée d’en faire l’acquisition pour notre partie de demain, et levant mon fouet, je lui ai fait signe de s’approcher. Les chevaux du Colonel, comme s’ils n’eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d’une jolie femme, mordirent leurs freins et se courbèrent. Mais il les contint d’une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à contre-coeur évidemment.

Persuadée que la franchise me servirait mieux auprès d’un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant, après l’avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très limitées.

Il commença vivement par m’assurer que les siens étaient à mon entière disposition, non seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les désirerais. M’apercevant à quoi il voulait en venir, je l’interrompis tranquillement en lui disant : « Je ne les accepterai pas sans leur maître : l’un et les autres, ou rien du tout. »

Ma chère, tu n’as jamais vu d’homme aussi bien déconcerté. Il se mordit les lèvres, tira sur les rênes de ses coursiers jusqu’à les faire dresser presque perpendiculairement. Enfin, voyant que j’étais résolue d’attendre sa réponse, il finit par dire, avec l’air d’un homme cherchant une bonne raison pour refuser, qu’il se ferait un plaisir de se joindre à nous pour la promenade de demain.

C’est un parfait sauvage…. Mais je vais te laisser pour quelques instants. Ta pauvre tête s’en trouvera mieux.

Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur l’oreiller du canapé, elle y déposa un baiser, et sortit de la chambre.

Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long soupir.

— Oh ! si je veux redevenir ce que j’étais auparavant, murmura-t-elle, je dois m’en retourner à Valmont. Les tentations qu’offrent cette maison élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop fortes pour mon coeur facile et mes faibles résolutions.

 

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