Vieux Doc

Vieux Doc au temps du curé Labelle

La vie à l’époque de la colonisation, à Montréal puis dans les Laurentides. Des anecdotes typiques qui vous feront voir la vie à cette époque, la vie à l’école puis celle des collégiens et leurs coups pendables.

Vous apprendrez comment se passait les évènements du point de vue d’un docteur, d’un curé, d’un juge, etc.

Vous apprécierez cette biographie, assurément !

VieuxDocFF

Sur Amazon

Un aperçu :

Darwin chez les colons

À mon ami , le docteur Eugène Grenier.

Quand je vis pour la première fois le vieux Raphaël (pas le grand peintre et sculpteur italien, mais le colon du Nord) assis dans mon bureau, les cheveux longs, emmêlés, la figure couverte de poils courts et drus, avec deux petits yeux rouges et clignotants, je sursautai :

Qu’est-ce que c’est que ça ? me demandai-je. Serait-ce un singe, un babouin ?

Je m’approchai à pas lents, et lui dis :

— Bonjour mon ami !

— Eh ? fit-il, en penchant son oreille de mon côté.

Je répétai : « Bonjour ! bonjour ! »

— Pétez ?

Décidément, pensai-je, j’ai affaire à un sourd.

Et emmagasinant dans mes poumons tout l’air qu’ils pouvaient contenir, je lançai un si formidable « bonjour » que toutes les vitres de la maison tremblèrent, et que ma femme accourut, très alarmée.

— Ah ! dit le vieux, j’créyais que vous me parlais, les babines à vous allaient.

Je fis tout à coup cette réflexion :

Ne serais-je pas en présence de cet anneau de Haeckel depuis si longtemps recherché par les savants, de ce missing link, anneau manquant à la chaîne qui doit relier, d’après maints naturalistes, la famille humaine à la race simienne ?

Qui sait ? Bien que n’étant pas, tant s’en faut, un adepte de la doctrine de Darwin, je songeais à la célébrité et à la gloire qui me seraient acquises, si je faisais cette découverte. Mais, pour y parvenir, il me fallait examiner le rachis de ce type intéressant, afin de m’assurer si sa colonne vertébrale ne dépassait pas en longueur celle du reste des humains. Je fus servi à souhait.

— J’ai ben mal aux yeux, me dit le vieux Raphaël.

Je constatai qu’il souffrait, en effet, d’une conjonctivite aiguë, causée un peu par l’absence d’hygiène et beaucoup par la fumée des feux de terre neuve, car on était en printemps.

Puis, me montrant le bas de son échine, il ajouta :

— J’ai mal là itou.

— Bonne affaire ! me dis-je, et ne voulant pas crier trop fort, je lui fis signe de baisser sa culotte.

Hélas ! Désillusion ! Vanité des vanités !

C’était un homme comme les autres. Pas une vertèbre de plus, pas une vertèbre de moins. Et, comme tout le monde il avait là un oeil unique, un oeil de Cyclope, crevé par Ulysse sans doute. Et l’anneau fleuri d’eczéma qui l’entourait, n’ajoutait pas un brin de charme au panorama.

Cet oeil était aussi malade, sinon plus que les deux yeux bessons qu’il avait au-dessous du front.

Pour les yeux d’en haut, destinés à contempler la lumière céleste, je préparai avec beaucoup de précaution un collyre très clair au sulfate de zinc dans une petite fiole bien nette. Pour celui du bas, qui ne s’ouvre que sur les ténèbres, je mis dans une autre bouteille de l’huile de cade, extrait noir et puant du goudron.

Je me disposais à rédiger les ordonnances, quand le vieillard me dit :

— Ça sert à rien d’écrire ça, on sait pas lire parsonne dans not’ boutte.

Alors, je lui expliquai à plusieurs reprises, par mes paroles et par mes gestes surtout, que le liquide clair était pour les yeux, et le noir pour l’autre bout. Il partit en disant qu’il suivrait mes recommandations à la lettre.

Ce jour-là était un dimanche. Le dimanche était toujours la grosse journée d’affaires pour les médecins, les commerçants, les boulangers, les cordonniers, etc., car les colons, autrefois, en allant à la messe, profitaient de cette course pour s’acquitter de leurs commissions.

Il vint plusieurs personnes à mon bureau, mais coïncidence étrange, deux autres sourds succédèrent au vieux Raphaël. Ayant contracté subitement l’habitude de m’égosiller, je continuai à interroger les autres patients sur le même ton. Si bien qu’à l’heure du repas, je dis à ma femme d’une voix de stentor :

— Le dîner est-il prêt ?

— Je t’en prie, reprit-elle., ne parle donc pas si fort, tes clients vont s’imaginer que tu es toujours enragé !

— Oh ! pardon, ma chérie, et je lui murmurai tout bas : Je te croyais sourde, toi aussi.

Le dimanche suivant, avant la messe, mon vieux singe manqué s’amena, plus laid et plus simiesque d’allure que jamais.

En entrant il cria :

— Bonjour ! mais il n’avait pas l’air de bien bonne humeur. J’cré que vous êtes pas aussi bon docteur qu’y disent. V’là huit jours que j’fais vos remèdes, et ça va pas mieux.

En effet, ses yeux étaient plus enflammés qu’auparavant. Ils avaient en plus un liséré noir tout autour et puaient le goudron.

Je lui demandai par cris et par gestes, comment il avait appliqué les médicaments, et il me répondit :

— L’eau claire, là, j’me suis lavé le bas, et l’onguent noir j’m’en mettais deux fois par jour dans les yeux, tel que vous m’avez dit, et j’sus pas mieux pantoute ! pantoute !

Sur Amazon

Soyez le premier à commenter sur "Vieux Doc"

Laissez votre commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée.


*


%d blogueurs aiment cette page :