6- Qui a vu quoi ?

6restaurant

 1- Violence conjugale

6- Qui a vu quoi ?

 

— Je n’ai rien vu ! affirma le petit homme bedonnant. J’étais dans la cuisine, le bruit des hottes couvrait les sons provenant de la salle. Du coin de l’œil, j’ai vu passer Daniel en courant et un homme tout de suite après. Il décrocha l’extincteur et sortit par la porte arrière.

Je me suis approché et je l’ai vu arroser mon employé. Sur le moment, j’ai cru que ses vêtements étaient enflammés, mais j’ai vite réalisé qu’il y avait plusieurs guêpes autour de lui. Ensuite, le client et moi l’avons trainé à l’intérieur et l’avons aspergé d’eau.

L’inspecteur Boileau observait le propriétaire du resto-bar tout en prenant des notes. Pietro Moretti était manifestement d’origine italienne, son nom, son accent et sa façon de ponctuer toutes ses phrases avec de grands gestes l’attestaient. Pietro parlait rapidement et sans arrêt.

Ce petit homme rondelet et à demi chauve dégageait une énergie surprenante. Sa narration des faits concordait avec les déclarations de l’entomologiste rencontré à l’hôpital.

— Vous devriez discuter avec les clients qui étaient sur la terrasse. Eux ont tout vu !

— Les policiers ont noté leurs noms et leurs observations. Je vais tout de même les interroger. D’autre part, soupçonnez-vous quelqu’un d’avoir un lien avec cet attentat ?

— Je ne vois personne, répondit Pietro après quelques secondes de réflexions.

— Un concurrent voulant nuire à votre commerce ?

— Non. Je connais bien mes compétiteurs. Ils sont durs en affaires, mais ce sont des personnes honnêtes.

— Avez-vous eu récemment un différend avec l’un d’eux, avec un fournisseur, un client ou un employé ?

— Je ne sais pas s’il y a un lien, répondit-il en grattant son crâne dégarni. J’ai congédié un jeune homme la semaine dernière, aurait-il voulu se venger ?

— Expliquez-moi ce qui s’est passé.

— Je l’avais embauché comme aide-cuistot à temps partiel, mais il était trop lent. Il n’arrivait pas à soutenir le rythme. Alors, je l’ai mis à la porte.

— Parce qu’il était trop lent, était-ce la seule raison ?

— Je l’ai surpris à fumer du pot et je ne tolère pas ça dans mon entreprise ! Il a essayé de nier, mais mon nez a très bien reconnu l’odeur. S’il n’avait pas tenté de se disculper, je lui aurais peut-être donné une chance.

— Quel est son nom ?

— Francis Sénéchal.

— Avez-vous ses coordonnées ?

Pietro se dirigea vers une petite pièce qui lui servait de bureau. Il revint, la mine triste, avec en main des documents qu’il présenta à l’inspecteur.

— Ce n’est pas un mauvais garçon, vous savez. Il n’a que seize ans. Qui n’a pas fait une ou deux gaffes à cet âge ? Fumer un peu de marijuana n’est pas un crime très grave, n’est-ce pas ?

Boileau recopiait silencieusement les coordonnées du garçon dans son carnet.

— Je me suis peut-être emporté un peu trop vite. Ne soyez pas trop dur avec lui, d’accord ?

Boileau lui sourit et le remercia de sa collaboration.

Il avait en tête son plan d’action. En début de journée, il avait épluché le rapport circonstanciel que les patrouilleurs avaient rédigé. Il savait déjà que quelques clients attablés à la terrasse avaient vu deux personnes chevauchant un petit scooter s’arrêter devant le resto-bar. Le passager avait lancé le sac contenant le guêpier et le véhicule s’était éloigné rapidement.

6motorcycles-fL’un des témoins avait remarqué que la plaque d’immatriculation était masquée, probablement avec du ruban à conduit. Boileau voulait amasser plus de détails avant d’interroger le jeune Francis.

Il sortait à peine du commerce quand son téléphone requit son attention. L’appel provenait du bureau du coroner. Boileau reconnut immédiatement la voix grave de maitre Gaston Lavoie.

— Monsieur Boileau, on m’a dit que vous désiriez être informé du dossier de monsieur Félix Gendron.

— Celui qui est décédé hier d’une crise d’allergie ?

— C’est bien lui, confirma maitre Gendron. Je voulais vous communiquer que j’ai ordonné une autopsie et quelques analyses, car le médecin qui a constaté le décès a aussi signalé quelques anomalies méritant d’être examinées.

— Dois-je ouvrir un dossier d’enquête ?

— Pas encore. Je n’ai pas suffisamment d’éléments pertinents, mais je vous tiens au courant.

Excellent, se dit Boileau, ça me donne le temps d’avancer dans mes autres cas !

Il avait préalablement sélectionné trois témoins de l’attentat à la guêpe. Il prit rendez-vous avec le premier de sa liste. Pierre Brault était cadre dans une entreprise d’emballage, il accepta de consacrer quelques minutes à l’inspecteur.

— Hier soir, j’étais installé sur la terrasse du Papillon. Je prenais une bière avec ma conjointe et sa sœur. Celle-ci rentrait d’un long voyage en Europe et nous célébrions son retour. J’étais assis face à la rue. J’ai vu un scooter se garer lentement devant l’établissement. À ce moment, je n’y ai pas porté attention. Dans la seconde suivante, j’ai aperçu un objet blanc voler au-dessus des têtes et rouler jusque dans la salle à manger.

Le scooter démarra en pétaradant et disparut rapidement. Des cris provenant de l’intérieur retentirent et les clients se précipitèrent vers la sortie. Nous nous sommes éloignés en vitesse, mais nous sommes demeurés sur place, curieux de savoir ce qui se passait. Un homme a mentionné qu’un sac plein de guêpes avait atterri dans le commerce. Quand j’ai vu sortir une femme au visage ensanglanté, j’ai appelé la police.

— Avez-vous vu le conducteur du scooter lancer le sac ?

— Je n’ai pas vu le geste de lancer, seulement la fin du mouvement. Pour moi, il ne faisait aucun doute que le passager avait projeté le sac puisqu’à ce moment, il avait les deux bras du même côté. Il l’a certainement balancé de la main gauche, comme ceci, dit-il en mimant le large arc de cercle au-dessus de sa tête. À ce moment précis, le conducteur tenait fermement les poignées de la moto et les pieds au sol pour maintenir l’équilibre.

— Que pouvez-vous m’indiquer sur le scooter et sur ses passagers ?

— Il faisait nuit, je peux seulement affirmer que le véhicule était d’une couleur foncée, noir, bleu ou peut-être rouge. Ils étaient tous les deux vêtus de couleur sombre et portaient un casque du même ton. Celui du conducteur était équipé d’une visière et le passager cachait son visage sous un foulard.

Boileau prenait des notes tandis que l’homme cherchait d’autres détails dans son esprit.

— Ah oui, ajouta-t-il, la plaque d’immatriculation du scooter était masquée.

Il réfléchit encore quelques secondes.

— Je suis désolé, c’est tout ce que je peux vous dire.

L’inspecteur le remercia, lui remit sa carte et l’invita à le rappeler si de nouveaux détails lui revenaient à la mémoire.

Les deux autres témoins corroboraient ses dires et ne purent ajouter d’éléments pertinents. Il se rendit ensuite chez le jeune homme congédié. Sa mère, étonnée qu’un officier de police désire discuter avec son fils, lui mentionna qu’il était au travail.

— Il est employé chez PFK depuis lundi. Il commence à 16 h et termine souvent vers minuit. A-t-il fait quelque chose de mal ?

— Ne soyez pas inquiète, Madame. Dites-lui simplement que j’aimerais m’entretenir avec lui et que je reviendrai demain après-midi.

L’inspecteur n’avait pas l’intention d’aller l’interroger sur son lieu de travail, cela pourrait générer des rumeurs et altérer la confiance de son nouvel employeur. Sa récolte d’indices était pauvre. Il rentra au QG.

Cependant, en fin d’après-midi, Pierre Brault communiqua avec lui.

— Je voudrais vous montrer quelque chose, dit-il.

— Pouvez-vous venir à mon bureau ?

— J’y serai dans quinze minutes.

 

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