Poignet-d’Acier

Poignet-d’Acier par Émile Chevalier

 

D’abord publié sous le titre Poignet-d’Acier ou les Chippiouais, aussi publié sour le titre de Les Aventuriers de la Baie d’Hudson, cet ebook fait partie de la lignée des Nez-Percés, Les derniers Iroquois, La Tête-Plate et autres.

Découvrez ces situations, hors de l’ordinaire qui ne sont pas habituelles dans notre environnement.

Et demandez-vous si vous auriez aimé prendre part à ces expéditions périlleuses.

Vous en serez assurément captivés.

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Un extrait :

L’ÉTOILE-BLANCHE

Elle était jeune encore, et, par une amère ironie, avait conservé des vestiges d’une beauté rare, au milieu des affreux ravages que le ressentiment de son mari avait faits sur sa face. Grand, pur et d’un ovale parfait, l’oeil qui lui restait faisait doublement regretter celui qu’on lui avait arraché.

Sa bouche avait dû être rose, d’un dessin aimable, un nid à baisers, mais les lèvres tourmentées et lacérées, comme si on les eût tortillées en forme de vis avec une tenaille de fer, ne montraient plus que des lambeaux informes et charnus, qui servaient de cadre à quelques dents d’une blancheur éburnéenne, à demi brisées.

Elle portait le costume des squaws septentrionales : un chaud bonnet de peau de cygne, sur lequel était étendue une couverte brune, à liséré jaune, en un tissu de poil de daim et de buffle.

À la vue de son fils, le regard d’Alanck-ou-a-bi prit une expression de tendresse inexprimable.

Les siens, au contraire, s’armèrent de dureté.

James, dans son orgueil insensé, ne pouvait supporter l’idée qu’il devait sa naissance à une Indienne. Il maudissait ouvertement la pauvre femme qui lui avait donné le jour.

Dès qu’elle fut entrée, il referma la porte et s’assit au bord de son lit, tandis que sa mère s’accroupissait sur les talons devant lui.

La couverte de la squaw, s’entr’ouvrant alors, laissa voir une tunique élégamment brodée et un fort joli collier de coquillages. Car, par un reste de coquetterie féminine, la malheureuse créature avait conservé du goût pour la parure et les colifichets brillants.

— Comment avez-vous laissé cette dame ? demanda James.

— Elle voyage dans le monde des esprits, répondit Alanck-ou-a-bi d’une voix singulièrement harmonieuse, quoique le manque de dents la fit bégayer un peu.

— C’est-à-dire qu’elle dort, reprit James.

L’Indienne inclina affirmativement sa tête.

— Vous l’avez placée dans la chambre que je vous ai désignée !

— Oui.

— Et vous en avez pris la double clé ?

— Cette femme blanche est bien belle. Mon fils l’aime-t-il donc ? interrogea Alanck-ou-a-bi, sans répondre à la question.

— Cela ne vous regarde pas, repartit sèchement James. Où est la clef de sa chambre, répondez-moi ?

— La voici, dit-elle d’un ton mélancolique, mais résigné, en lui tendant une clé qu’elle tenait cachée sous sa couverte.

Le jeune homme serra vivement l’objet dans sa poche, puis il dit à sa mère en adoucissant son accent :

— Vous a-t-elle parlé ?

— Elle m’a parlé.

— Qu’a-t-elle dit ?

— Elle m’a interrogée pour savoir si j’avais vu ici un visage pâle qu’elle appelle son mari.

— Vous avez répondu ?

— J’ai répondu que je ne l’avais pas vu.

— C’est bien.

Et, après un moment de silence, James ajouta rêveusement :

— N’est-ce pas qu’elle est belle, ma Victorine ?

— Elle est belle et radieuse comme l’ed-thin (l’aurore boréale). Mais que mon fils prenne garde ! l’amour recèle un serpent sous ses fleurs les plus embaumées. J’ai peur que la femme blanche ne soit fatale à mon fils chéri.

— Gardez vos craintes pour vous, je n’en ai que faire, reprit-il brusquement.

— Si mon fils voulait suivre les conseils de sa mère… insinua-t-elle.

— Je ne veux point de vos conseils, et je vous défends de vous dire ma mère, de m’appeler votre fils !

En prononçant ces mots, il se leva et arpenta la chambre à grands pas.

L’Indienne avait courbé la tête d’un air triste et soumis, car tel est le servage des squaws. Le père a sur elles le droit de vie ou de mort, puis vient le mari qui jouit du même droit, et enfin l’enfant mâle qui trop souvent ne craint pas de l’exercer.

Après une pause de quelques minutes, James s’arrêta subitement devant l’Étoile-Blanche et lui dit :

— Qui a parlé à mon père de mon caprice pour Notokouë !

— Je l’ignore.

— Il faut que vous le sachiez ! je veux punir celui ou celle qui m’a trahi ! s’écria-t-il d’une voix tonnante.

— Peut-être est-ce Notokouë elle-même, dit Alanck-ou-a-bi d’un ton haineux. Car la squaw dont il était question avait alors la préférence du facteur en chef, et quoique, depuis bien des années, elle n’eût plus de prétentions à ses caresses, Alanck-ou-a-bi ne voyait jamais sans un sentiment de jalousie une maîtresse nouvelle prendre la place qu’elle avait autrefois occupée.

— Si c’est Notokouë, je ne la ménagerai pas plus qu’une autre ! gronda James.

— Mais, pauvre enfant, si tu touches un cheveu de sa tête, il te tuera !

Un sourire amer plissa les lèvres du jeune homme.

— Déjà, ce soir, il a voulu me tuer, dit-il sourdement.

— Te tuer ! s’écria l’Indienne, en se dressant sur ses pieds. Te tuer ! tu dis qu’il a voulu te tuer ! répéta-t-elle avec un accent de fureur indicible. Ah ! ne me dis pas qu’il t’a fait cette menace. Non, ne me le dis pas, James ! Si je l’entendais encore, j’oublierais le passé, j’oublierais ce qu’il fut pour moi, cet homme !

En lui, je ne verrais plus ton père, mais l’instrument de tous mes maux, la cause de toutes ces laideurs qui font de moi un monstre, l’auteur de toutes les humiliations que j’ai souffertes, que je souffre encore par amour pour toi, parce que je voulais, James que tu fusses grand, habile et puissant comme les Visages-Pâles !

En ce moment, la squaw, emportée par la passion s’était transfigurée. Ses difformités physiques disparaissaient pour ainsi dire, son éloquence entraînante eût ému le coeur le plus dur.

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