Mer et Terre

Sur Mer et sur Terre
Romans Populaires Illustrés

 

L’histoire de ces jeunes qui doivent choisir une carrière. Devenir navigateur ou avocat, voilà ce qui s’offre à eux.
Des aventures à couper le souffle, comme seul M. Cooper sait les raconter. À vous d’en juger !

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Une nouvelle île

La Crise vira de bord aussitôt que le cadavre du Grand-Sec eut disparu, et l’équipage sortit du petit havre dans un sombre silence. À voir la tristesse des matelots, on eût dit des hommes en deuil qui s’éloignaient d’un tombeau sur lequel on entendait encore retomber la terre.

Marbre me dit ensuite qu’il avait eu l’intention d’attendre que le corps du pauvre Williams vînt à flotter. Mais la crainte d’être obligé d’engager une lutte avec les naturels l’engagea à quitter ces lieux sans rendre les derniers devoirs à notre digne commandant. Je pense toutefois que nous aurions pu rester encore un mois dans la baie sans recevoir la visite d’un seul Indien.

Il était midi quand le navire se trouva sur le vaste sein de la mer Pacifique. Le vent venait du sud-est et soufflait avec constance. Lorsque nous fûmes à douze milles au large, nous déployâmes les bonnettes de bâbord, et nous gouvernâmes au sud-ouest toutes voiles dehors. L’intention de Marbre était donc de quitter la côte. Il me manda dans la cabine, où je le trouvai occupé à consulter divers papiers et le portefeuille du capitaine Williams.

— Prenez un siège, monsieur Wallingford, dit le nouveau capitaine avec une dignité analogue à la circonstance. Je viens de parcourir les instructions que le défunt avait reçues des armateurs, et je vois que je m’y suis conformé sans le savoir. En tout cas, notre voyage a été productif. Il y a dans la cale 67 370 dollars espagnols, et nos marchandises peuvent être estimées 26 240 dollars.

Or, n’ayant à payer ni droit ni commission, et possédant la somme nette, nous pouvons nous flatter d’avoir fait une excellente opération. Ensuite, notre passage dans le détroit de Magellan nous a fait gagner un mois, et si je croyais rencontrer les Français à l’ouest du cap Horn, je profiterais de mon avance pour tenter une croisière dé cinq ou six semaines.

Toute réflexion faite, nous avons une longue route devant nous. Il vaut mieux gouverner vers la première relâche indiquée par les armateurs.

Après ce discours, le capitaine Marbre me montra une note marginale où l’on donnait au capitaine Williams des instructions supplémentaires, dans le cas où il ne pourrait atteindre complètement le but de son voyage. Je savais que le défunt les aurait négligées, et qu’il comptait aller chercher du bois de sandal aux îles Sandwich, suivant l’usage de tous les navires qui fréquentent cette côte.

Conformément au projet placé en marge, on devait toucher à la dernière des îles Sandwich, et se mettre à la recherche de certaines îles où l’on pensait pouvoir établir des pêcheries de perles. Je dis à Marbre que notre navire était trop grand, et qu’il avait trop de valeur pour être exposé dans une expédition aussi hasardeuse.

Mais le capitaine avait une prédilection particulière pour la pêche des perles. C’était son idée fixe. Quoique cette entreprise ne fut qu’accessoire dans les instructions, il était disposé à la regarder comme le but principal de son voyage.

Marbre avait d’excellentes qualités, mais il n’était pas propre à commander un vaisseau. Personne n’était plus capable de l’arrimer, de le gréer, de le conduire dans les temps les plus contraires, mais il manquait du jugement nécessaire à l’administration d’une propriété importante.

Il ne s’entendait pas plus à l’économie commerciale que s’il n’eût jamais navigué sur des navires marchands. Aussi avait-il végété dans un grade subalterne. L’instinct mercantile, l’un des plus vifs que signalent les études physiologiques, avertissait les armateurs qu’il occupait le poste auquel il était destiné par ses facultés naturelles et ses connaissances acquises.

Les hommes les plus obtus acquièrent un merveilleux degré de perspicacité lorsqu’il s’agit d’intérêt pécuniaire. Bien que je n’eusse que dix neuf ans, je me permis de contre-carrer le capitaine. Les circonstances prévues par la note marginale n’avaient pas eu lieu, et nous devions nous conformer au voeu des armateurs, en prenant du bois de sandal aux îles Sandwich, et nous rendant de là en Chine pour y embarquer des thés.

Marbre fut ébranlé par mes arguments, mais il persista. J’ignore quel eût été le résultat de sa détermination, si le hasard n’avait favorisé nos vues respectives.

Avant d’arriver aux îles Sandwich, Talcott fut promu au grade de troisième lieutenant, à ma vive satisfaction, car notre commun voyage à bord de la Dame de Nantes avait consolidé une liaison basée sur la conformité d’âge et d’éducation.

Les îles Sandwich, où nous jetâmes l’ancre, avaient fait quelques progrès depuis le capitaine Cook. Mais on n’y trouvait pas comme aujourd’hui des églises, des tavernes, des billards, des maisons de pierre. Les habitants ne se convertissaient pas encore à la religion chrétienne, et ne possédaient pas ce mélange d’aisance, de sécurité, de lois et de vices qui constituent la civilisation.

Les sauvages qui vinrent nous rendre visite étaient peu supérieurs à ceux de la côte nord-occidentale. Parmi eux était le patron d’un brick de Boston, dont le navire s’était brisé sur un écueil. Il se proposait de tenter des moyens de sauvetage. Mais il voulait se débarrasser d’une quantité considérable de bois de sandal qui était encore à bord, et que la première tempête pouvait enlever.

Il désirait obtenir en échange des marchandises susceptibles d’être vendues sur place avec avantage, et comptait attendre, pour s’embarquer, un autre navire appartenant aux mêmes armateurs. Le capitaine Marbre se frotta les mains de contentement après avoir visité le navire naufragé.

— La chance est pour nous, maître Miles, me dit-il, et nous partirons la semaine prochaine pour les pêcheries de perles. J’ai acheté pour rien le bois de sandal du navire échoué. Ce soir même nous en enlèverons la cargaison. Le fond est excellent en dedans de l’écueil, et nous pouvons procéder sans risque à notre opération.

Le résultat répondit à l’attente de Marbre, et au bout d’une semaine, nous appareillâmes pour l’Eldorado de perles de Marbre. Nous passâmes la ligne par le 170° de longitude ouest. Un mois après notre départ d’Owyhee ou Hawaï, par une belle nuit étoilée, le capitaine vint nous trouver sur le pont en se frottant les mains, comme il avait l’habitude de le faire quand il était de bonne humeur.

— En vérité, me dit-il, la Providence nous tient en réserve pour de grands événements. Voyez ce qui nous arrive depuis trois ans. D’abord nous faisons naufrage sur la côte de Madagascar, puis nous traversons les mers dans un canot. Nous rencontrons un corsaire de la Guadeloupe, nous finissons par nous en emparer. Ce n’est pas tout.

Après avoir passé hardiment le détroit de Magellan, nous perdons le capitaine Williams, mais en arrivant aux îles Sandwich, nous avons le bonheur de trouver une magnifique cargaison de bois de sandal. Pour mettre le comble à nos aventures, il ne nous faut plus que la découverte d’une île.

— À quoi bon ? répondis-je. Il y a tant d’armateurs qui ont des prétentions sur des îles inconnues, que nous ne gagnerions guère à en trouver une.

— Peu m’importe. Nous aurons du moins l’avantage de baptiser notre découverte. Voyez-vous déjà figurer sur les cartes l’île de Marbre, la baie de Wallingford, les montagnes de Talcott, le cap de la Crise ? Quel honneur pour nous !

— Terre ! s’écria la vigie sur le gaillard d’avant.

 

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