Le domaine RAVENSNEST

Le domaine RAVENSNEST

 

Être propriétaire et se voir renier son droit de l’être, pas toujours facile ! En ces débuts de la colonie américaine, c’est qui arriva.
Rencontrez les personnes de cette histoire sans pareil : noir, Indiens, Indgiens antirentistes, propriétaires et tous les autres.
Différentes générations, différents problèmes.
Suivez cette captivante histoire, vous ne serez pas déçus !

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En voici un extrait :

Visiter le noir et l’Indien

Il était exactement dix heures du matin, le lendemain de ce jour lorsque mon oncle Ro et moi découvrîmes la vieille maison du Nest. Je l’appelle vieille, car dans un pays comme l’Amérique, une maison qui a plus d’un demi-siècle acquiert quelque chose de vénérable.

Pour moi elle était réellement vieille, car elle avait plus de deux fois mon âge, et sa pensée était associée dans mon esprit à toutes les pensées de ma jeunesse. Depuis mon enfance, je l’avais considérée comme ma demeure future. Elle avait été celle de mes parents, celle de mes grands parents, et dans un certain sens, de ceux qui les avaient précédés pendant deux générations.

Tout le pays, aussi loin que s’étendait notre vue, les riches vallées, dont les pâturages marquaient les contours ondoyants, les collines qui les abritaient, les bois, les montagnes perdues dans les vapeurs de l’horizon, les vergers, les habitations, les granges, et tous les instruments de la vie rurale, tout cela était mien, et l’était devenu sans qu’un seul homme pût se plaindre d’une injustice dont j’eusse connaissance.

Même l’homme rouge a été loyalement indemnisé par Herman Mordaunt « le patenté », et Susquesus, le Peau Rouge de Ravensnest, comme on l’appelait souvent, notre vieil Onondago, l’a toujours reconnu. N’est-il pas bien naturel que j’aime un domaine qui me vient de telles mains ?

Il n’y a pas d’homme civilisé, il n’y a pas d’homme même sauvage ou non, qui ait jamais possédé ces vastes domaines avant les hommes de mon propre sang. Voilà ce que peu de personnes peuvent dire en dehors de l’Amérique.

Mon oncle Ro lui-même, qui n’avait jamais possédé un pied de terre dans ce beau domaine, ne put le considérer sans émotion. Lui aussi il y était né, il y avait passé son enfance, et il l’aimait d’une affection à laquelle ne se mêlait aucune convoitise.

— Allons, Hugh, s’écria-t-il en portant comme moi ses regards sur les murs gris de ma maison brune et solide sans doute, mais à coup sûr sans beauté. Nous voilà ici, et nous pouvons maintenant nous décider sur ce qui nous reste à faire. Descendrons-nous dans le village, qui est, comme vous vous le rappelez, à quatre milles d’ici, et y prendrons-nous notre déjeuner ? Ou allons-nous nous plonger tout de suite, et demander l’hospitalité à ma mère et à votre soeur ?

— Je craindrais que le dernier parti excitât des soupçons, monsieur. Le goudron et les plumes seraient ce que nous aurions à attendre de plus doux si nous tombions dans les mains des Indgiens.

— Indgiens ! Pourquoi alors ne pas aller tout de suite au wigwam de Susquesus pour savoir de lui et de Jaaf le véritable état des choses ? Je les ai entendus parier de l’Onondago la nuit dernière à notre taverne, et ils disaient que, pour un centenaire, il avait encore l’apparence d’un homme de 80 ans. Cet Indien est très observateur, et il peut nous révéler quelques-uns des secrets de ses frères.

— Ils pourront tout au moins nous donner des nouvelles de notre famille, et bien qu’une visite rendue au Nest par des colporteurs n’eût rien que de très naturel, il est tout aussi naturel qu’ils s’arrêtent au wigwam.

Cette considération nous décida, et nous nous mîmes à gravir le ravin sur le flanc duquel s’élevait la hutte d’aspect primitif que l’on désignait sous le nom de wigwam. C’était une petite cabane faite de branches d’arbres, et chaude ou fraîche selon que l’exigeait la saison.

Comme elle était bien entretenue, blanchie à la chaux, et quand il en était besoin pourvue de meubles nouveaux par le propriétaire, elle n’était jamais désagréable à voir, quoiqu’elle n’eût pas non plus l’aspect riant d’un cottage.

Cette habitation était entourée d’un jardin toujours en assez bon état, car le nègre, durant l’été, bêchait et jardinait de temps en temps. Il est bien vrai que le plus fort était fait par un des serviteurs du Nest, auquel il était ordonné d’y avoir l’oeil, et d’y consacrer dans l’occasion une demi-journée.

D’un côté de la hutte étaient un réduit pour un porc et une étable pour une vache. De l’autre, les arbres d’une forêt vierge ombrageaient son toit. Cet arrangement, qui avait quelque chose de poétique, était la conséquence d’un compromis entre les deux locataires de la cabane.

Le nègre, qui tenait aux instruments de sa grossière civilisation, et l’Indien, qui ne pouvait se passer de l’abri des forêts pour se faire à sa position nouvelle. Et ces deux êtres, ainsi réunis par un si singulier hasard, — l’un descendant des races avilies de l’Afrique, l’autre fils des sauvages mais fiers aborigènes de ce continent, — avaient vécu sous ce toit pendant presque toute la durée d’une vie ordinaire.

La case elle-même commençait à paraître ancienne, tandis que ceux qui l’occupaient avaient bien peu changé. De tels exemples de longévité, quoique puissent dire les hommes de théorie, ne sont pas rares parmi les noirs et parmi les naturels. Ils sont même plus communs parmi les derniers que parmi les premiers, et plus communs encore dans le nord que dans le sud de la république.

On a coutume de dire qu’on n’attribue aux hommes de ces deux races une existence si longue que faute de savoir la date de leur naissance, et que les blancs ne vivent pas moins longtemps qu’eux. C’est possible en général, car un homme blanc est mort, il y a environ 25 ans, près de Ravensnest, qui comptait plus de cent vingt ans.

Mais les nègres et les Indiens d’un âge très avancé sont néanmoins si communs, en égard au petit nombre d’hommes de ces races, que ce fait frappe infailliblement tous ceux qui ont pu examiner les trois populations.

Il n’y avait pas de grande route dans le voisinage du wigwam. Cette petite habitation s’élevait dans les champs qui dépendaient de Ravensnest, et l’on ne pouvait s’en approcher que par des sentiers et par une petite route convenable, qui avait été conduite jusqu’à la hutte, afin de permettre à ma grand’mère, à ma soeur et à ma chère mère, pendant sa vie, de faire leur visite aux deux vieux serviteurs dans leurs fréquentes promenades.

C’est par cette route plus commode que nous arrivâmes à la cabane.

— Voilà nos deux vieux serviteurs, ils se chauffent au soleil, s’écria mon oncle avec une émotion sensible dans la voix, lorsque nous fûmes assez près de la hutte pour distinguer les objets. Hugh, je n’ai jamais pu voir ces deux hommes sans un sentiment de crainte en même temps que d’affection.

Ils étaient les amis, et l’un d’eux était l’esclave de mon grand-père. Ils semblent placés là comme des monuments du passé, destinés à rattacher les unes aux autres les générations éteintes et les générations à venir.

— S’il en est ainsi, monsieur, ils seront bientôt ici les seuls de leur espèce, car il me semble vraiment que, si les choses suivent toujours la même marche, les hommes deviendront jaloux et envieux de l’histoire même, parce que les acteurs qui y jouent un rôle ont laissé des descendants qui participent un peu à la réputation que leurs ancêtres ont conquise.

— Évidemment, mon garçon, les vieux sentiments naturels sont étrangement pervertis à cet égard parmi nous. Mais regardez ces deux braves gens. Les voilà fidèles aux sentiments et aux habitudes de leur race, même après tant de temps passé ensemble sous cette hutte.

Regardez, Susquesus est accroupi sur une pierre, oisif et dédaignant le travail, avec son rifle appuyé le long du pommier. Jaaf ou Yop, au contraire, doit être occupé à jardiner comme un esclave à l’ouvrage.

— Et quel est le plus heureux des deux, le vieillard industrieux ou le vieillard oisif ? Probablement chacun des deux est heureux à sa manière. Toutefois, le vieil Onondago ne consentirait jamais à travailler, et j’ai entendu dire à mon père que ce fut un grand bonheur pour le pauvre Indien quand il apprit qu’il pourrait jouir pendant le reste de ses jours de l’otium cum dignitate, et ne plus tresser de corbeilles.

Yop nous regarde. Ne ferions-nous pas mieux de monter tout de suite et de leur parler ?

— Yop nous regarde plus franchement. Mais, sur ma parole, l’Indien nous voit deux fois mieux. D’abord, tous ses organes sont bien plus parfaits, et ensuite il est extrêmement observateur. Dans ses bons jours, rien ne lui échappait. Comme vous dites, approchons-nous.

Quand nous arrivâmes à la porte de la hutte, Jaaf abandonna lentement son petit jardin, et rejoignit l’Indien, qui resta sans faire un mouvement sur la pierre sur laquelle il était assis. Nous ne vîmes que peu de changement sur leurs traits, malgré notre absence de cinq années, chacun étant un type achevé de l’extrême vieillesse sans décrépitude dans les hommes de sa race.

Le noir, si l’on peut appeler noir ce vieillard dont la couleur était d’un gris incertain, le noir était le plus changé. Quant à Sans-Traces ou Susquesus, comme on l’appelait ordinairement, sa longue tempérance lui avait été très profitable. Ses membres demi-nus et son corps amaigri, faciles à voir, car il portait le costume d’été de sa nation, semblaient couverts d’un cuir longtemps infusé dans le tanin le plus pur.

Ses nerfs, quoique bien roidis, semblaient encore être faits de corde, et toute sa personne était devenue comme une espèce de momie endurcie qui aurait cependant conservé la vie. La couleur de sa peau était moins rouge qu’autrefois et se rapprochait de celle du nègre, bien qu’elle fût encore sensiblement différente.

— Sago, sago ! s’écria mon oncle quand nous nous fûmes approchés, ne voyant aucun danger à se servir de cette formule de salut familière et à demi indienne. Sago, sago ! ce être charmant, madin. Dans ma langache ce être guten tag.

— Sago ! répondit Sans-Traces de sa voix gutturale.

Tandis que le vieux Yop rapprochait l’une de l’autre ses deux lèvres semblables à d’épais morceaux de bifteck trop cuits, promenait sur chacun de nous tour à tour ses deux yeux humides et entourés d’un cercle rouge, faisait une grimace de mauvaise humeur, travaillait des gencives, comme s’il eût tiré vanité des dents excellentes qui y étaient encore fixées, et gardait le silence.

Véritable esclave d’un Littlepage, il regardait des porteurs de balle comme des êtres inférieurs, car les anciens nègres de New-York prenaient toujours plus ou moins les sentiments des familles auxquelles ils appartenaient, et dans lesquelles si souvent ils étaient nés.

— Sago ! répéta l’Indien à voix basse, avec courtoisie et emphase, après avoir regardé un peu plus longtemps mon oncle, comme s’il avait découvert en lui quelque chose qui commandait le respect.

— Une pelle chournée, amis, dit mon oncle en s’asseyant tranquillement sur un morceau de bois placé là pour le service du fourneau, et en s’essuyant le front. Comment appelez-vous cette bays ?

— Ce pays-ci, répondit Yop non sans un certain air de dédain, c’est la colonie d’York. D’où venez-vous pour faire une telle question ?

— T’Allemagne. Ça être loin, mais c’être eine pon bays. Et ici pon bays aussi.

— Pourquoi vous laisser lui, si lui bon pays, et…

— Pourquoi vous afez quitté l’Afrique ? Poufez-vous me le dire ? répliqua mon oncle tranquillement.

— Moi jamais été là, grogna le vieux Jop en fermant ses lèvres par un mouvement à peu près semblable à celui d’un sanglier lorsqu’il devient prudent de se détourner de sa route. Moi, nègre, né à Yo’k. Moi pas connaisse Afrique, et moi pas vouli connaisse li.

Il est à peine besoin de dire que Jaaf appartenait à une école à laquelle l’expression de gentleman de couleur est complètement inconnue. Les hommes de son temps et de son espèce s’appelaient eux-mêmes nègres. Les hommes et les femmes distingués de ce temps les prenaient au mot, et les appelaient également des nègres.

Aujourd’hui, aucun homme de la race noire n’emploie cette expression, à moins qu’il n’en veuille faire un reproche adressé aux blancs. Mon oncle réfléchit un instant avant de continuer une conversation qui paraissait engagée sous de bien défavorables auspices.

— Qui peut vivre dans cette grande maison de pierre ? demanda mon oncle dès qu’il put penser que le nègre avait eu le temps de se calmer un peu.

— Pas difficile, voi’, vous pas habitant d’Yo’k, à langage à vous-même, répondit Yop, qui n’était pas du tout adouci par une telle question. Qui peut vivre ici si pas géné’al Littlepage ?

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