Le Camp des Païens

Le Camp des Païens de Fenimore Cooper

Au 16e siècle, en Allemagne, entre les châteaux et les monastères existait une guerre de territoires, de richesses et de pouvoir. Et cela, chacun à leur façon. Faites la connaissance de ces personnages attachants. Vous aimerez…

Sur Amazon

 

Le forestier rencontre Méta

La femme enveloppée d’une mante avait profité de l’intervention de Gottlob Finck pour quitter l’ermite sans attirer l’attention des bénédictins. Mais elle n’avait pas échappé aussi facilement à la vigilance de Berchtold. Celui-ci échangea avec le vacher un signe d’intelligence, et s’élança sur les traces de la fugitive.

Elle courait avec l’agilité d’un chevreuil et si le forestier avait eu quelques doutes sur l’identité de celle qu il poursuivait, il aurait été du moins convaincu que l’âge n’était point le motif qui lui faisait cacher ses trait.

Elle ne s’arrêta qu’après avoir traversé presque en entier le camp des Païens, et s’appuya contre un cèdre, comme si ses forces eussent été épuisées.

Berchtold avait marché vite, mais avec ce calme et cette dignité que donne la conscience d’une vigueur physique supérieure. Il attribuait d’ailleurs la fuite de la jeune fille à des alarmes instinctives plutôt qu’a une crainte réelle. Il ralentit le pas à son exemple, et s’approcha de la place où elle se tenait toute palpitante, avec la circonspection d’un enfant qui a peur d’effaroucher l’oiseau qu’il vient de faire relever.

— Qu’ai-je donc de si effrayant, Méta ? s’écria-t-il. Me prends-tu pour le spectre d’un des païens qui ont jadis occupé ce camp ? Tu n’as pas l’habitude de redouter ainsi un jeune homme que tu connais depuis ton enfance, et que tu sais honnête et loyal.

— Il n’est pas convenable, répondit la jeune fille interdite, que je me trouve ici à pareille heure. J’aurais dû résister au désir de consulter encore une fois le sage anachorète.

— Tu n’es pas seule, Méta, dit le forestier, qui aperçut au milieu des ruines une domestique de sa compagne.

— Suis-je la fille d’un manant ? répondit la jeune demoiselle avec fierté.

— Je te connais, répondit Berchtold, et je me garderai bien de te prendre pour ce que tu n’es pas. Tu te nommes Méta, fille unique de Heinrich Frey, bourgmestre de Duerckheim. Personne n’est plus instruit que moi de ta condition, car personne ne s’en est occupé plus souvent.

La demoiselle baissa la tête par un mouvement naturel de regret et de repentir. Et lorsqu’elle releva ses yeux bleus, dont un rayon de la lune augmenta la douceur, le forestier y lut une tendre bienveillance.

— Je ne veux, dit-elle, me targuer ni du rang de mon père ni des avantages de ma position, surtout avec toi. Mais je crains que tu ne t’imagines que j’oublie la modestie de mon sexe et la dignité de ma condition. Je crains aussi que tu ne penses… Tes manières ont bien changé, Berchtold, depuis quelque temps.

— S’il en est ainsi, c’est à mon insu. Mais oublie le passé, et dis-moi par quel merveilleux hasard je te trouve, à cette heure de nuit dans cette enceinte redoutée.

— Je puis te renvoyer la question, Berchtold, reprit la jeune fille en souriant, et exiger de toi une prompte réponse, au nom de ma curiosité féminine. Pourquoi es-tu ici à une heure où la plupart de chasseurs sont endormis ?

— Je suis le garde des forêts de messire Emich. Mais tu es la fille du bourgmestre de Duerckheim.

— Cela fait une différence sensible. Si ma mère avait deviné que j’eusse à rendre compte de ma conduite, elle m’aurait dit : Garde tes explications, Méta, pour ceux qui ont le droit de t’en demander

— Et Heinrich Frey ?

— II n’approuverait sans doute ni la visite ni les explications.

— Ton père ne m’aime pas, Méta ?

— Il ne te repousse, maître Berchtold, que parce que tu es tout simplement le forestier du comte Emich. Si tu étais comme ton père un riche bourgeois de notre ville, je suis sûre qu’il aurait pour toi beaucoup d’estime. Il t’aime peu, c’est vrai. Mais, en revanche, tu es en grande faveur auprès de ma mère.

— Que le ciel la bénisse pour ne pas avoir oublié dans sa prospérité les malheureux qui sont déchus. Je pense que par les traits comme par le coeur, chère Méta, tu ressembles plus à ta mère qu’à ton père. Tu ne dédaignes pas le forestier, humble serviteur du comte.

— Pourquoi le dédaignerais-je ? Ses fonctions ne sont-elles pas honorables ? Ne sont-ce pas des nobles qui les remplissent auprès de l’électeur palatin ? Tu sers messire Emich. Mais n’est-ii pas lui-même vassal de l’électeur, qui est à son tour sujet de l’empereur ? Il ne faut pas te ravaler Berchtold !

— Merci, chère Méta. Ta mère était la plus ancienne et la plus intime amie de la mienne, et quelles que soient les distinctions que le monde établisse entre nous, ton excellent coeur ne les accepte pas. Tu es non seulement la plus belle mais encore la plus douce et la meilleure jeune fille de Duerckheim.

L’héritière du plus riche bourgeois de la ville n’entendit pas sans une vive satisfaction les paroles du beau forestier. Un silence éloquent trahit l’émotion secrète qu’elle éprouvait.

— Maintenant, reprit-elle, tu vas savoir le motif de cette visite inusitée. Tu connais l’anachorète des Cèdres, tu sais comment il apparut tout à coup dans le camp des Païens ?

— Sans doute, et tu as déjà pu voir que je lui rendais visite dans sa cabane.

— Il y avait une semaine qu’il l’habitait, quand, pour des raisons que j’ignore, il m’accorda plus d’attention que je n’en mérite, et me témoigna plus d’intérêt qu’à toute autre jeune fille de Duerckheim.

— Quoi ! sa piété ne serait-elle qu’un masque ?

— Tu aurais tort d’être jaloux d’un homme de son âge, dont les yeux creux, la figure fatiguée, portent l’empreinte de la souffrance et des mortifications. Il est fait vraiment pour donner de l’inquiétude à un jeune homme de tournure élégante !

Mais je te vois rougir, maître Berchtold, et je ne poursuivrai pas des comparaisons qui te sont si désavantageuses. Comme je te l’ai dit, j’ignore par quels motifs l’ermite est dirigé. Mais dans les deux visites qu’il fit à Duerckheim, dans celles que les jeunes filles lui rendirent, il se montra préoccupé de mon bonheur et de mon avenir.

Il pensa même au sort qui m’attendait dans cette autre vie vers laquelle nous marchons si vite, quoique nous n’entendions pas le bruit de nos pas.

— Je ne suis pas surpris, Méta, que tous ceux qui te voient et te connaissent te portent de l’intérêt. Et pourtant c’est étrange !

— Que tu justifies bien les remontrances de la vieille Lise ! reprit la jeune fille avec un sourire. Elle m’a dit souvent : Ne te laisse pas prendre au langage mielleux des jeunes citadins ; étudie le sens de leurs paroles, et tu verras qu’elles se contredisent.

La jeunesse est si pressée d’arriver au but, qu’elle n’a pas le temps de séparer le vrai du vraisemblable. Voilà ses propres termes, et ils te sont applicables… Je crois que la bonne vieille s’est endormie sur ce pan de mur écroulé.

— Ne la dérange pas. Les femmes de son âge ont besoin de repos, et il serait cruel de troubler le sien.

Méta avait fait un pas en avant pour réveiller sa suivante. Mais elle céda au conseil que le jeune homme lui donnait.

— Tu as raison, dit-elle. Nous aurions tort de l’empêcher de goûter un instant de repos, après qu’elle a gravi péniblement cette colline.

Je devrais être déjà de retour. Mais ma bonne mère m’excusera, car elle aime Lise comme une personne de sa famille.

— Ta mère est donc instruite de ta visite à l’anachorète ?

— Crois-tu, maître Berchtold, que la fille d’un bourgmestre de Duerckheim soit capable de sortir la nuit sans en avoir demandé la permission ? C’est bon pour les jeunes filles du village ou du château, qu’on accuse de ne pas être très réservées.

— On calomnie étrangement nos montagnes dans les villes de la plaine. Je le jure qu’il y a autant de modestie parmi les femmes desdomaines du comte que chez celles de la cité.

— Je désire qu’il en soit ainsi pour l’honneur de mon sexe. Mais tu n’auras pas le courage, Berchtold, de plaider la cause de Gisèle, la fille du concierge. Je n’ai jamais vu plus de vanité chez une femme.

— On la trouve belle au château de Hartenbourg.

— Voilà ce qui la perd ! Tu la vois souvent, maître Berchtold, et tu as sans doute découvert en elle des qualités qui restent cachées aux étrangers. Elle est venue dernièrement à une fête qui avait attiré à notre église des fidèles de plusieurs lieues à la ronde. Elle était richement parée, et ma vieille Lise la comparait à un oiseau qui lisse ses plumes, et s’imagine que tous les jeunes chasseurs ont les yeux sur lui.

— À quoi bon répéter les propos de cette vieille bonne, qui doit la plupart du temps débiter des folies ?

— Ces folies, je les partage, et j’ai trop profité des enseignements de ma vieille servante pour les oublier aujourd’hui. Je le dirai donc franchement qu’en ce qui concerne la fille du concierge, je suis parfaitement de son avis.

Le forestier avait peu d’expérience du coeur humain. Il éprouvait pour Méta un amour sincère, ardent sans exaltation, exempt de formes conventionnelles et de rêveries romanesques, tel enfin que le ressentent principalement ceux que la Providence a placés dans la classe moyenne, entre la satiété et le dénûment, entre l’excès de la culture intellectuelle et l’ignorance de toutes choses.

 

Sur Amazon

Soyez le premier à commenter sur "Le Camp des Païens"

Laissez votre commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée.


*


%d blogueurs aiment cette page :