LES DÉSENCHANTÉES ou Les Trois Fantômes

LES DÉSENCHANTÉES ou Les Trois Fantômes

Une romance à la saveur de Pierre Loti, un nostalgique de l’Empire ottoman. Il mêle, en une exquise alchimie, réalité et fiction. Il nous fait découvrir la vie de ces demoiselles Turques cachées sous leur voile, et de leur grande tristesse face à leur sort.

L’histoire : Au début du XXe siècle, un écrivain français déjà célèbre obtient un poste diplomatique à Istanbul. Une jeune femme de la haute société turque et deux de ses amies entrent secrètement en contact avec lui (les trois fantômes noirs).

Elles prennent d’énormes risques pour le rencontrer. Entre ces admiratrices voilées, prisonnières d’un mode de vie ancestral et l’auteur captivé se met en place un jeu où émotions et sentiments s’expriment dans un décor envoûtant….

Pensez-vous que la situation a changé depuis ce temps ?

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Voici un extrait :

Veille du mariage

Il fut silencieux son dernier déjeuner dans la maison familiale, entre ces deux femmes sourdement hostiles l’une à l’autre, l’institutrice et l’aïeule sévère.

Après, elle se retira chez elle, où elle eût souhaité s’enfermer à double tour ; mais les chambres des femmes turques n’ont point de serrure, il fallut se contenter d’une consigne donnée à Kondja-Gul pour toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant l’usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets.

Pendant cette suprême journée qui lui restait, elle voulait se préparer comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, brûler surtout, brûler par crainte des regards de l’homme inconnu qui serait dans quelques heures son maître. La détresse de son âme était sans recours, et son effroi, sa rébellion allaient croissant.

Elle s’assit devant son bureau, où la bougie fut rallumée pour communiquer son feu à tant de mystérieuses petites lettres qui dormaient dans les tiroirs de laque blanche. Lettres de ses amies mariées d’hier ou bien tremblant de se marier demain. Lettres en turc, en français, en allemand, en anglais, toutes criant la révolte, et toutes empoisonnées de ce grand pessimisme qui, de nos jours, ravage les harems de la Turquie.

Parfois elle relisait un passage, hésitait tristement, et puis, quand même, approchait le feuillet de la petite flamme pâle, que l’on voyait à peine luire, à cause du soleil.

Et tout cela, toutes les pensées secrètes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrénées, leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s’amassait et se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la chambre.

Les tiroirs vidés, les confidences anéanties, restait devant elle un grand buvard à fermoir d’or, qui était bondé de cahiers écrits en français… Brûler cela aussi ? Non, elle n’en sentait vraiment plus le courage. C’était toute sa vie de jeune fille, c’était son journal intime commencé le jour de ses treize ans, le jour funèbre où elle avait pris le tcharchaf (pour employer une locution de là-bas), c’est- à-dire le jour où il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde, se cloîtrer, devenir l’un des innombrables fantômes noirs de Constantinople.

Rien d’antérieur à la prise de voile n’était noté dans ce journal. Rien de son enfance de petite princesse barbare, là-bas, au fond des plaines de Circassie, dans le territoire perdu où, depuis deux siècles, régnait sa famille.

Rien non plus de son existence de petite fille mondaine, quand, vers sa onzième année, son père était venu s’établir avec elle à Constantinople, où il avait reçu de Sa Majesté le Sultan le titre de maréchal de la Cour.

Cette période-là avait été toute d’étonnements et d’acclimatation élégante, avec en outre des leçons à apprendre et des devoirs à faire. Pendant deux ans, on l’avait vue à des fêtes, à des parties de tennis, à des sauteries d’ambassade.

Avec les plus difficiles danseurs de la colonie européenne, elle avait valsé tout comme une grande jeune fille, très invitée, son carnet toujours plein, elle charmait par son délicieux petit visage, par sa grâce, par son luxe, et aussi par cet air qu’aucune autre n’eût imité, cet air à la fois vindicatif et doux, à la fois très timide et très hautain.

Et puis, un beau jour, à un bal donné par l’ambassade anglaise pour les tout jeunes, on avait demandé :

« Ou est-elle, la petite Circassienne ? »

Et des gens du pays avaient simplement répondu :

« Ah ! vous ne saviez pas ? Elle vient de prendre le tcharchaf. »

(Elle a pris le tcharchaf, autant dire : fini, escamotée d’un coup de baguette ; on ne la verra jamais plus ; si par hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture fermée, elle ne sera qu’une forme noire, impossible à reconnaître ; elle est comme morte…)

Donc, avec ses treize ans accomplis, elle était entrée, suivant la règle inflexible, dans ce monde voilé, qui, à Constantinople, vit en marge de l’autre, que l’on frôle dans toutes les rues, mais qu’il ne faut pas regarder et qui, dès le coucher du soleil, s’enferme derrière des grilles.

Dans ce monde que l’on sent partout autour de soi, troublant, attirant, mais impénétrable, et qui observe, conjecture, critique, voit beaucoup de choses à travers son éternel masque de gaze noire, et devine ensuite ce qu’il n’a pas vu.

Soudainement captive, à treize ans, entre un père toujours en service au palais et une aïeule rigide sans tendresse manifestée, seule dans sa grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d’un quartier de vieux hôtels princiers et de cimetières, où, dès la nuit close, tout devenait frayeur et silence, elle s’était adonnée passionnément à l’étude.

Et cela avait duré jusqu’à ses vingt-deux ans aujourd’hui près de sonner, cette ardeur à tout connaître, à tout approfondir, littérature, histoire ou transcendante philosophie.

Parmi tant de jeunes femmes, ses amies, supérieurement cultivées aussi dans la séquestration propice, elle était devenue une sorte de petite étoile dont on citait l’érudition, les jugements, les innocentes audaces, en même temps que l’on copiait ses élégances coûteuses ; surtout elle était comme le porte-drapeau de l’insurrection féminine contre les sévérités du harem.

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