Trois légendes de mon pays

Trois légendes de mon pays

 

— L’histoire de L’Ilet au Massacre, la première par ordre de temps, nous montre, touchant à son paroxysme, l’état de féroce barbarie dans lequel étaient plongés les aborigènes de l’Amérique du Nord, avant l’arrivée des missionnaires.
— Le Sagamo du Kapskouk nous fait assister à cette lutte tempétueuse qui se fit dans la nature insoumise des Sauvages, lorsque leur fut exposée la doctrine catholique, avec l’alternative de ses promesses magnifiques et de ses menaces terribles.
— Le Géant des Méchins c’est la dernière étreinte de l’erreur aux prises avec la conscience, et le triomphe final de la Religion.
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En voici un extrait :

3. Sur les pistes

Les Micmacs, restés dans le bois pour observer, avaient pu, faisant usage de leur intime connaissance des lieux et profitant de la confiance des ennemis, qui ne soupçonnaient aucunement la présence de batteurs d’estrade autour d’eux, se rendre un compte parfait de tout ce qu’il importait de savoir.

Dans la nuit du départ des deux courriers envoyés à la bourgade du Bic, les éclaireurs avaient facilement découvert que le parti qu’on avait sur les bras était un parti d’Iroquois, composé d’environ cent guerriers d’élite, ayant livré leur âme au carnage et à la dévastation.

Ces guerriers formaient, en toute probabilité, un groupe détaché d’une de ces grandes expéditions qu’à cette époque, et longtemps après encore, les nations iroquoises envoyaient dans toute la vallée du Saint-Laurent.

Bien rarement les Iroquois prenaient une autre route que celle du fleuve, quand ils venaient porter leurs armes jusqu’en ces endroits, pour la raison qu’ils ne connaissaient pas l’intérieur de la vaste étendue de pays qu’il leur aurait été nécessaire de parcourir et que, de plus, il eût fallu traverser le territoire des Abénaquis, tribu vaillante et aguerrie de la nation algonquine, qui ne laissait pas sur ses terres un facile passage aux ennemis de sa race.

Mais très souvent les Iroquois, après avoir cotoyé les rives du Saint-Laurent, s’engageaient dans le cours des grandes rivières, afin d’aller giboyer, quand les provisions manquaient, ou attaquer les petites bourgades de l’intérieur, et même les familles distribuées par groupes au sein des pays de chasse.

Les Micmacs comprirent que les ennemis qu’ils avaient devant eux avaient dû prendre le haut pays par la grande rivière qu’on appelle aujourd’hui des Trois-Pistoles.

Puis s’engager dans cette autre rivière tributaire de la première et qui a nom Bouabouscache, jusqu’à ce que, voyant se multiplier les portages et trouvant sur les bords de la Bouabouscache le chemin plaqué (*) et récemment fréquenté des Micmacs, ils eussent laissé leurs canots, pour se mettre sur les pistes des familles dont le voisinage était, de cette sorte, clairement démontré.

(*) On sait que le mot plaque signifie, dans le langage des forêts, une marque particulière faite sur les arbres et servant d’indication : un chemin plaqué est un sentier marqué de plaques.

Pour qui connaît l’intelligente faculté d’observation et l’acuité d’intuition des sauvages, il y a dans tout cela quelque chose de si naturel qu’on ne concevrait pas que les coureurs n’eussent pas de suite tout deviné.

Ces reconnaissances faites, les Micmacs se divisèrent en deux petites bandes.

— L’une devait suivre les Iroquois sans se laisser découvrir, afin de prendre les devants à temps pour donner quelques heures d’avertissement, aux habitants des cabanes, de l’arrivée des ennemis, et se joindre aux autres guerriers, chargés de la défense du village.

— L’autre bande, composée de cinq hommes choisis parmi les plus intelligents et les plus vigoureux, devait tourner l’ennemi, observer ses brisées, prendre, si possible, préalable indemnité de vengeance, et assurer les moyens de rendre cette vengeance complète.

Suivons un peu ces derniers dans leur mission, aussi délicate et difficile que dangereuse.

Après une demi-journée de marche forcée dans le chemin parcouru par les ennemis, les cinq Micmacs arrivèrent sur le bord de la rivière Bouabouscache, dans un endroit où les pistes des Iroquois s’arrêtaient tout-à-coup.

Les sauvages s’attendaient à cela ; aussi ne furent-ils nullement surpris. Puis, ils connaissaient si bien cette forêt de leur pays qu’il n’était presque pas possible, pour homme ou bête, d’en remuer une branche sans qu’ils s’en aperçussent.

À la suite d’un examen minutieux des bords de la rivière, ils avaient découvert les traces défigurées d’une descente sur la rive sud de la Bouabouscache, d’où les Iroquois, marchant dans l’eau, avaient atteint un gué de rocailles conduisant au chemin pris par eux pour aller au Bic.

D’autres pistes, rendues méconnaissables pour tout autre que des sauvages, menèrent les Micmacs à un amas de branchages, masqué par des arrachis, au pied d’un petit rocher, sous lequel ils trouvèrent entassés vingt canots iroquois, bien différents par la forme des embarcations de la contrée.

Ces canots étaient là, avec les perches et les avirons ; mais il n’y avait rien autre chose. Cependant, il était impossible que les Iroquois eussent emporté au Bic avec eux tout le bagage et surtout les provisions nécessaires à une expédition lointaine en pays inconnu.

On les avait observés, du reste, et ils n’étaient point surchargés.

C’est la coutume des sauvages, quand ils sont obligés de laisser dans les bois les objets qui leur sont d’une utilité première, de ne pas tout mettre dans le même endroit : — c’est ce qu’on appelle faire plusieurs caches ou cachettes.

Les Micmacs continuèrent donc leurs recherches et finirent par découvrir le lieu d’une autre descente, sur la rive nord de la Bouabouscache, à une assez grande distance de l’endroit occupé par les canots, et par trouver la cache des provisions et bagages des Iroquois.

On a tout vu !

Le conseil maintenant !

Puis de suite l’action !

Les sauvages, — comme tous les hommes contemplatifs, — possèdent cette faculté précieuse de concentration, nécessaire à l’unité de but et à la fermeté d’exécution, qu’on appelle le caractère.

Cette qualité se développe chez l’homme qui se recueille, et voilà pourquoi nos sociétés modernes, les moins recueillies, les plus avides de bruit et de frivolités, les plus répandues au dehors, sont aussi, de toute l’histoire, les plus pauvres en grands caractères.

Mettant à profit, dans ce moment, cette qualité si développée chez le sauvage, nos Micmacs firent taire toutes les inquiétudes qu’ils ressentaient pour tant d’êtres si chers laissés derrière eux, et devisèrent des moyens à prendre, tout comme s’il n’y avait eu au Bic rien autre chose qu’un parti d’ennemis exécrés à détruire.

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