À quoi tient l’amour

À quoi tient l’amour (Illustré)
Des histoires courtes
Contes de France et d’Amérique

Émile Blémont

Un pur délice ! Des histoires courtes qui vous étonneront. Elles vous amèneront dans des univers bien différents car très variés. Vous apprécierez assurément !

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Voici un court extrait :

LE PÉCHÉ

À Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux Casino d’où l’on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore.

Un vieux monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très correct, mais assez libre d’allure sous l’indispensable smoking, mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger.

On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l’actualité. Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l’air.

La femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche. Une personne mûre, épouse d’un membre de l’Institut, hasarda un brin de philosophie.

Les Espagnoles, qu’ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui, tout d’abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent des légendes, des superstitions, des apparitions.

La vision de Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d’Espagne, en vêtements de soie et d’or, en parures de perles et de pierreries, telles que de riches et célestes poupées.

Puis la confession fut en jeu. On chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on peut distinguer un péché véniel d’un péché mortel. On demanda l’avis du vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d’Ève aux Contes drolatiques de Balzac.

Et comme ses interlocutrices, un peu lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur le Péché une petite conférence intime :

— Le Péché ! ce mot, je l’avoue, n’a plus guère de sens pour moi aujourd’hui, il sonne creux à ma pensée, où il n’évoque aucune idée vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli, ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des conceptions surannées, à des chimères d’antan, à de vains fantômes nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour.

Il me semble tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit sans vous offenser ! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du mal, que j’ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d’encens, à la lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux, elle ne m’apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n’a plus ni couleur, ni parfum. Elle n’a plus d’âme.

Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des femmes, des prêtres ?

Or, je n’ai plus la foi. Il m’arrive de la regretter. Mais que faire ? Ce souffle céleste, cette essence subtile, s’envole pour toujours, lorsque le coeur se brise et que l’esprit s’ouvre. On a beau rappeler à soi le mirage évanoui, il ne revient pas.

La vie, hélas ! y perd son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde privilégié, où l’on peut dire avec conviction, quand on trouve tel plaisir un peu fade :

Quel dommage que ce ne soit pas un Péché !

Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses subsistent et subsisteront toujours autour des vivants ! Mais de Péchés, en ce qui me concerne du moins, jamais plus !

Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d’ailleurs, avec une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies, certaines sensations printanières du familial Éden que j’ai perdu.

Oui, dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de ma petite amie d’enfance, Josette-Marie. Et je retrouve alors jusqu’aux moindres intonations qu’elle mettait à son air favori, à cet air si léger, si finement parisien, dont j’aimais la frivolité inoffensive et gracieuse :

« Est-ce un péché d’aimer à rire,
À folâtrer un petit brin ?
Les gens méchants, laissez-les dire !
Votre plaisir fait leur chagrin. »

Pauvre chère petite Josette-Marie ! Elle ne supposait pas, elle ne pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d’ouvrir son coeur innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances ! Elle ne pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames, à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs ?

Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter ? Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon parisienne, toutes ces douloureuses épreuves.

L’aimé, le fiancé, reconnu indigne d’elle la veille même du jour fixé pour les noces. Un nouveau mariage accepté par désespérance. Et les lendemains sans amour vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants terribles. Et le vide de l’existence mal dissimulé par les faux plaisirs de la routine mondaine.

Et cette mort prématurée, terminant brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance sinistre. Et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle avoir été hanté par la claire chanson de l’âge heureux. Est-ce un péché ?

Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et moins tristes, que l’idée du Péché ranime au fond de ma mémoire. Rajeuni soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout d’un coup je redeviens l’enfant qui, par un doux soleil matinal d’avril, rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert jardin de la pension, en attendant l’heure sacrée où il allait communier pour la première fois.

Quelle douceur et quelle angoisse en cette rêverie merveilleuse ! Quelle fièvre d’attente, quel émoi farouche, quel trouble mystique ! J’allais recevoir le sacrement suprême. Le ciel allait s’ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi.

Et je n’osais penser à rien, je n’osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l’ombre d’un Péché ne vint, entre l’absolution et l’approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche ! C’était délicieux et terrible.

Tout mon être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis. Et une minute, une seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l’enfer béant à mon côté.

Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, renaît encore en mon coeur vieilli. Et je ne saurais mieux la comparer qu’à cette friandise chinoise qu’on appelle une « glace frite », et qui, tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons américaines à la mode.

Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l’âme enfantine vers l’infini ! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite !

Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la Révolution n’a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à le dire, en fait d’institutions humaines ou divines, on n’abolit sans retour que ce qu’on remplace avantageusement.

— En fait d’amour aussi ! soupira la plus belle des dames espagnoles, la brune Asuncion. Puis elle se leva pour le départ, en modulant à mi-voix l’air de la marchande de fleurs :

« Tengo dalia,
Clavel y rosa… »

 

Fin de Le Péché

 

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