Chénerol

Chénerol père et fils

C’est l’histoire d’une famille renommée dans le Tout-Paris ; en fait de deux familles. De deux amis réunis par la politique, la mondanité et les enfants.

À cette époque, les qu’en dira-t-on sont importants et il faut sauver les apparences. Voyez comment chacun d’eux essayent de s’en tirer avec tout cela.

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Voici un extrait :

Les coupables fuient

Les coupables fuyaient vers le Midi.

Leur fuite n’ayant pas été préméditée, toute la richesse de Chénerol n’avait pu leur assurer un asile plus confortable que le banal compartiment de première classe où ils étaient seuls.

Clotilde s’était couchée tant bien que mal à grand renfort d’oreillers et dormait ou faisait semblant de dormir. Son visage calme ne portait l’empreinte d’aucun souci.

La peau délicate n’avait point de rides, les yeux semblaient clos par un sommeil d’enfant, le rose charmant des joues gardait son inattaquable pureté. Elle était aussi fraîche, aussi jolie qu’au matin, lorsque sa fille venait lui dire bonjour.

Chénerol ne la regardait que de temps en temps, pour ainsi dire à la dérobée. Perdus dans la nuit noire que striaient des bandes de neige à peine distinctes, ses yeux fouillaient un amas de choses visibles seulement pour son âme.

Par un moment d’oubli, par une inconcevable faiblesse, il venait de changer l’assiette de sa vie et se demandait comment cela avait pu arriver.

Certes, il l’aimait, cette femme endormie en face de lui. Depuis plus d’un an, il l’aimait avec une passion qu’il ne s’était jamais cru capable de ressentir. Beau garçon, bon vivant sans être viveur, avec un esprit plus brillant que profond qui faisait citer ses reparties, avec une admirable entente des affaires, — qui, après avoir solidement assis sa fortune, l’avait empêché de la compromettre ensuite, — il avait eu des succès d’homme dans tous les mondes.

Sa situation de père de famille, en l’obligeant à garder certains ménagements, lui avait rendu service. Il était arrivé à quarante-trois ans sans que rien, sauf la mort de sa femme, lui eût jamais causé de chagrin réel, et ce chagrin-là était enseveli depuis bien longtemps. Il pensait sérieusement à se remarier.

Tout à coup, un soir qu’il donnait un bal dans son bel hôtel tout neuf, avec le secours de sa fille, mariée depuis peu, ses yeux s’étaient arrêtés sur Mme Villeroy, qui entrait. Il ne l’avait donc jamais vue décolletée, pour que l’aspect de ces épaules-là lui parût si éblouissant ?

Depuis dix ou quinze ans, il la rencontrait pourtant en moyenne trois fois par semaine dans le monde, officiel ou non, et aujourd’hui, il s’apercevait qu’il ne l’avait point regardée.

L’impression fut si forte qu’il ne put s’empêcher de le lui dire. Ces galanteries-là ne comptent pas, avec la femme d’un ami, presque une amie elle-même. C’est de la simple politesse !

Et, en lui parlant, il s’aperçut que non seulement il ne l’avait jamais regardée, mais qu’il ne la connaissait pas. Il ne savait rien d’elle, de ses goûts, de ses antipathies, de son esprit. Il l’avait prise pour une jolie nigaude. Il se trouvait en face d’une femme très sûre d’elle-même, qui voulait, qui raisonnait, capable de haïr ou d’aimer… Il fut pris d’une furieuse envie de la pénétrer.

Si Clotilde n’avait pas été la femme de son meilleur ami, il se fût méfié de cette tardive et dangereuse curiosité. Mais, ici, tout tournait contre sa prudence. Les rapports quasi quotidiens, la sympathie toute naturelle qui l’attachait à la famille de Villeroy lui étaient autant de prétextes à pousser plus avant son étude.

Il fut bientôt convaincu que Clotilde était avec lui très différente de ce qu’elle se montrait avec les autres. Elle réservait pour lui les délicatesses de ses pensées, de même qu’elle n’avait certains sourires qu’à son adresse. Avec cela, pas ombre de coquetterie ou du moins de ce qu’on appelle ainsi.

L’amour-propre de Chénerol avait été flatté. Il s’en était montré reconnaissant. Puis, tout à coup, sans cause appréciable, Clotilde s’était dérobée. Plus de causeries où se dévoilait sa personnalité intime, plus de regards affectueux ni d’énigmatiques sourires. La politesse banale des anciennes relations, seulement.

Chénerol s’était senti piqué. Sa conscience ne lui reprochait rien, rien du tout. Il bouda, essaya de se faire bienvenir ensuite, n’y put réussir, rebouda et, sans préparation aucune, rompit avec une demoiselle qui ne lui avait pourtant donné aucun sujet de se plaindre, — au moins pour ce qu’il en savait.

Quand il eut accompli ce beau fait, il resta d’une humeur abominable pendant quelques jours et s’aperçut un matin qu’il était amoureux de Mme Villeroy à en perdre la tête.

Ce fut une période très dure dans son existence. Chénerol, sans se faire de l’honneur une idée exagérée, était un très honnête garçon. Il n’eût pas plus pensé à prendre sa femme à Villeroy qu’à lui prendre sa bourse.

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