8- Faire parler les corps

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1- Violence conjugale

8- Faire parler les corps

 

Boileau s’était rendu très tôt au bureau du médecin légiste afin de le rencontrer avant le début de sa journée de travail. Il l’attendait dans le corridor. Il reconnut immédiatement le petit homme avec qui il avait déjà collaboré dans plusieurs dossiers.

— Bonjour Docteur Tremblay, pouvez-vous me consacrer quelques minutes ? J’aimerais que vous me parliez du cas Gendron.

Le petit homme grisonnant ajusta ses verres aux larges lentilles et sourit à l’inspecteur.

— Entrez, Monsieur Boileau. Mes clients de la journée pourront bien patienter un peu. Vous savez, ils ne sont plus pressés !

Boileau admirait ce sens de l’humour sarcastique qui caractérisait le docteur Tremblay. Selon lui, c’était un moyen d’éviter la déprime après avoir passé la journée à dépecer des cadavres. Quelques années auparavant, il l’avait questionné.

— Comment faites-vous pour garder le moral ?

— Je ne dépèce pas des cadavres, comme vous le dites. Mon beau-frère, qui est boucher, lui dépèce des carcasses anonymes. Moi, c’est différent, je fais parler le corps de mes clients. Pour plusieurs, c’est leur dernière chance de nous confier leurs secrets.

Boileau le suivit dans son petit local encombré de classeurs et de documents.

— Je vous confirme que monsieur Félix Gendron est décédé à la suite d’un violent choc anaphylactique.

— Donc, c’est une mort accidentelle, conclut l’inspecteur.

— Pour le moment, oui. Mais j’aimerais bien savoir quelle espèce d’insecte l’a si sauvagement attaqué.

— Ce n’est pas une guêpe ?

— J’en doute, répondit le petit homme en le regardant par-dessus sa monture. Tenez, voyez par vous même.

Il exhiba une dizaine de photographies.

— Habituellement, une guêpe va planter son dard à plusieurs reprises lorsqu’elle attaque. Sur les images, on voit bien qu’il n’y a qu’un seul site, une unique piqure. De plus, la pénétration est profonde. Le dard a traversé le derme pour répandre son venin directement dans les vaisseaux sanguins. Comme il a été piqué près du cou, la réaction a été rapide et intense. Si c’est une guêpe qui a fait ça, elle devait être monstrueuse !

— Donc, vous doutez que ce soit une attaque de guêpe.

Le docteur se leva et retira un gros livre de sa bibliothèque. Il l’ouvrit à une page qu’il avait marquée d’un signet et indiqua une image à Boileau.

— C’est une piqure de scorpion, une espèce tropicale. C’est ce que j’ai trouvé de plus près dans la littérature.

— Une piqure de scorpion ! s’exclama Boileau. Vous supposez que quelqu’un l’a attaqué en utilisant un scorpion !

— Je ne suppose rien, mon cher Boileau. Je cherche une explication. J’ai envoyé ces photographies à plusieurs confrères, j’attends leurs réponses. Mais il y a autre chose. Regardez bien cette image prise avec un éclairage latéral.

Ce fut au tour de Boileau d’ajuster ses verres. Il accepta la loupe que lui tendit le médecin.

— Voyez-vous les marques entourant la plaie ? Il est normal d’observer des cercles concentriques autour d’un point d’enflure et leurs formes peuvent être plus ou moins régulières, mais ici nous distinguons une spirale. C’est très inhabituel.

Boileau se concentra davantage sur l’image et finit par admettre qu’il voyait une spirale. Il était perplexe.

— Elle n’est pas très marquée, mais tout de même visible, commenta le médecin. Pour en avoir le cœur net, j’ai prélevé des tissus et j’ai commandé des analyses plus poussées. Avec un peu de chance, nous pourrons identifier l’animal qui a causé cet effet.

— Et dans combien de temps espérez-vous une réponse ?

— Les venins sont des mélanges complexes de plusieurs produits biologiques. Je vous contacterai aussitôt que je recevrai des résultats, même partiels.

Boileau le remercia et se retira. Il revint au Q.G. où Julie Fontaine l’attendait.

— Nous avons filtré la photographie du scooteur de bien des façons. Voici la meilleure version que nous avons obtenue.

Boileau se pencha sur l’image. La résolution n’était pas fameuse et plusieurs détails se perdaient dans un flou presque artistique. Il fit une moue qui exprima sa déception.

— Nous pouvons tirer certaines informations de cette image.

— Je vous écoute, répondit Boileau.

— Tout d’abord, la marque du scooteur. C’est une Vespa. C’est inscrit sur le côté de l’engin. L’image est en partie cachée par la jambe de la passagère, mais aucune autre marque vendue au Canada ne pourrait correspondre.

— Vous avez dit « la passagère »…

— Bien sûr ! Vous n’avez pas remarqué sa silhouette ? C’est une femme, c’est évident.

— Bon, j’accepte votre évaluation. Quoi d’autre ?

— Elle ne porte pas de casque de motocyclette, mais un de bicyclette. Regardez la forme de celui-ci. C’est un casque pour vélo de route.

Boileau se pencha un peu plus sur la photographie. De plus, il constata que le flou de son bras gauche indiquait clairement qu’il bougeait lors de la prise de vue et qu’elle tenait un sac blanc.

— Donc, conclut-il, cette photo nous apprend qu’une femme portant un casque de vélo et passagère sur une moto Vespa a lancé un sac vers la terrasse du resto-bar. Et que peut-on dire du conducteur ?

— Très peu. Malheureusement, il était dans l’ombre. Sa veste est de couleur foncée et porte un logo indéfinissable sur la partie gauche. Son visage est complètement caché par la visière de son casque.

— Transmettez ces informations aux patrouilleurs, ils parviendront peut-être à localiser ce mystérieux scooteur. Pour ma part, je remonte aux sources.

Boileau se rendit immédiatement au resto-bar « Le Papillon » pour rencontrer son propriétaire, le coloré Monsieur Moretti. Ce dernier était très occupé à préparer sa « mise en place » pour le repas du midi.

— Je suis désolé de vous déranger. Connaissez-vous quelqu’un qui possède une Vespa ?

— Una vespa ? Voulez-vous vous moquer de moi ?

Boileau fut surpris de sa réaction presque agressive.

— « Vespa » est le mot italien qui désigne une guêpe, alors dans les circonstances…

— Je ne me permettrais pas de vous taquiner, Monsieur Moretti. Je vous demande seulement si vous connaissez quelqu’un qui possède une moto de marque Vespa.

Le cuisinier se détendit et sourit.

— Veuillez me pardonner ce saut d’humeur. J’ai beaucoup de travail et je n’ai pas encore recruté d’assistant, alors, je suis un peu nerveux.

Puis, il sembla se concentrer avant d’ajouter :

— J’ai conduit une moto de cette marque, il y a longtemps, en Italie. Je ne connais personne qui en possède une, je ne savais même pas qu’il s’en vendait au Canada !

Boileau lui montra la photographie.

— Je suis désolé, cette image ne me rappelle rien.

Boileau le laissa à ses préparatifs culinaires. Il n’avait pas encore rejoint son automobile quand son téléphone vibra. C’était un appel de l’enquêteur Sauvé.

— Les patrouilleurs du district de Drummondville rapportent un évènement singulier. Ils ont retrouvé une voiture dans un fossé, près de la sortie de l’autoroute menant au village de L’Avenir. Le chauffeur ne pouvait plus conduire, car ses yeux étaient trop enflés. Il a affirmé avoir été attaqué par des guêpes alors qu’il tentait de satisfaire un besoin naturel dans un boisé.

C’est peut-être notre homme, se dit Boileau.

— Fais le suivi de cette information, lui répondit Boileau. L’idéal serait d’interroger cet automobiliste malchanceux.

— D’accord, Monsieur l’Inspecteur. Je me rends sur place.

Quant à moi, se dit Boileau, j’ai rendez-vous avec le jeune aide-cuistot cet après-midi.

 

La suite, cliquez ici pour lire 9- Peine d’amour

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