22-Va-t-il avouer ?

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22- Va-t-il avouer ?

de La Guêpe  Chapitre précédent

Bernard Chicoine semblait épuisé. On ne lui avait pas octroyé beaucoup de temps de repos depuis son arrestation. Malgré tout, il affichait un air déterminé, il se disait que ces interminables interrogatoires prendraient fin bientôt et qu’il pourrait retrouver sa liberté, car les policiers ne pourraient rien retenir contre lui.

Quand l’inspecteur Boileau entra dans la petite salle d’interrogatoire, Bernard le reconnut et esquissa un sourire.

— C’est à votre tour de me cuisiner ? lui demanda-t-il.

L’inspecteur lui sourit.

— Je veux seulement vérifier quelques éléments, ce ne sera pas long.

Boileau s’installa à la table, à la gauche du prévenu.

— Tout d’abord, je désire vous remercier pour l’excellent travail de restauration que vous avez effectué sur mon bracelet-breloque. Il y a longtemps qu’il n’a pas brillé autant.

— Je suis un professionnel, affirma fièrement Bernard. Il était entre bonnes mains.

— Bien entendu, je vous remettrai la somme convenue dès que vous serez libéré.

— Je comparaitrai devant un juge cet après-midi. Il me libèrera certainement, car je suis innocent. Toutes ces allégations ne tiennent pas la route.

— Évidemment, répondit l’inspecteur tout en se disant que tous les criminels clamaient leur innocence, du moins au début.

Il ne savait pas où en était l’enquête de son confrère, mais il l’avait convaincu de le laisser discuter quelques minutes avec Bernard Chicoine. Il promit de ne pas interférer dans ses investigations. L’entrevue était tout de même filmée.

Boileau fouilla dans son porte-document et en ressortit la bague au motif en spirale.

— Est-ce que ce bijou vous appartient ?

— Oui, c’est à moi.

— Est-ce celle que vous portiez au doigt quand j’ai fait votre connaissance la semaine dernière ?

— Exactement.

— À qui l’avez-vous achetée ?

— Je ne l’ai pas achetée, je l’ai fabriquée de mes mains. Je suis joailler-bijoutier, répondit Bernard en se redressant sur sa chaise. D’ailleurs, vous constaterez la présence de mon poinçon à l’intérieur de l’anneau. Tous les orfèvres d’un certain calibre marquent leurs créations.

Boileau s’aperçut qu’il avait fait vibrer une corde sensible, mais se garda bien d’exprimer sa satisfaction.

— Vous m’avez expliqué que vous exerciez votre art pour le compte de bijoutiers tenant boutique. De ce fait, il vous passe par les mains plusieurs bijoux et vous devez sans doute vous intéresser aux nouveautés dans ce domaine. Vous m’avez aussi mentionné que la spirale était un motif assez fréquent en orfèvrerie. Vous êtes-vous inspiré d’une autre bague pour créer ce modèle ?

— Si vous prétendez que j’ai plagié un de mes confrères, vous faites fausse route, lança Bernard devenu tout rouge. Cette bague est une création originale et elle est unique !

— Vous dites qu’elle est unique, mais si un autre joailler de votre calibre reproduisait votre œuvre, ne serait-il pas possible de les confondre ?

— Impossible ! clama Bernard. J’identifierais facilement celle que j’ai fabriquée. Le motif est parsemé de variations induites intentionnellement pour le rendre plus naturel. Et puis, pour quelle raison quelqu’un d’autre tenterait-il de copier ma bague ?

Boileau ne répondit pas à la question. Un inspecteur ne répond jamais aux questions ; il les pose.

— Donc, vous m’affirmez que cette bague vous appartient, que vous l’avez conçue vous même et que vous pourriez l’identifier si quelqu’un tentait de la copier.

— C’est bien ça, je ne l’ai pas achetée, encore moins volée.

Boileau attendit quelques longues secondes et continua.

— Nos techniciens ont trouvé autre chose qui rend cette bague vraiment unique. Ce bijou est composé de deux éléments. La partie supérieure peut pivoter actionnant un mécanisme simple, mais ingénieux, dégageant une petite ouverture au centre de la spirale. Dans cette position, le couvercle peut s’enfoncer et laisser passer une très fine aiguille. Tenez, je vais vous montrer.

Boileau fit pivoter le dessus de la bague et fit mine de frapper la main de Bernard. Ce dernier sursauta et retira sa main. Il se leva même de sa chaise pour s’éloigner de l’inspecteur.

— Vous savez ce qui se serait passé n’est-ce pas ? L’aiguille aurait déversé dans votre peau le contenu d’un petit réservoir dissimulé dans la bague. Soyez sans crainte Monsieur Chicoine, ce réservoir est vide actuellement.

Bernard revint prendre place sur sa chaise et baissait le regard.

— Dans quelle intention avez-vous fabriqué cette arme ?

— Pour me protéger.

— Vous protéger de qui, de Félix ?

— Mais non, rétorqua Bernard. Je vous ai dit que je travaillais pour des bijoutiers, ce qui m’amène à me déplacer régulièrement avec des objets de valeur en ma possession. Le cas échéant, j’aurais pu piquer mon agresseur et profiter de cette diversion pour fuir.

— Quel poison allons-nous découvrir quand nous analyserons le liquide que nous avons prélevé ?

— Pas de poison, seulement du venin de guêpe, le moins toxique de tous, mais le plus douloureux, celui du « Grand Sphex Noir ».

Boileau se souvint des commentaires du médecin légiste sur l’intense douleur provoquée par ce type de guêpe.

— Comment pouvez-vous être certain de ce que vous affirmez ? Êtes-vous un entomologiste amateur ?

— D’une certaine façon, oui. Je vous ai mentionné lors de notre première rencontre que je me spécialise dans la reproduction d’insectes. Dans ce cas, je suis certain de l’effet que produit une piqure de sphex, car j’ai essayé la bague sur moi, sur mon bras gauche. Je puis vous affirmer que c’est très, très douloureux ! De plus, j’ai eu de la difficulté à utiliser mon bras pendant quelques jours. Cette bague constitue une arme de dissuasion aussi efficace que du poivre de Cayenne, mais en plus pratique.

Maintenant qu’il avait prouvé que la bague et le mécanisme d’injection avaient été fabriqués par Bernard, Boileau décida de passer à l’étape suivante de son interrogatoire. Il sortit un pain de savon de son porte-document et enleva l’emballage sous le regard surpris de Bernard.

— Nous allons faire une expérience, annonça-t-il.

Il prit la bague et la pressa contre la surface lisse et malléable de la savonnette. Il désigna l’empreinte.

— Pourriez-vous reconnaitre cette marque et la relier à cette bague ?

— Je crois que je pourrais identifier certaines caractéristiques, mais je n’en suis pas certain, cela ne s’est jamais produit.

Boileau retira un feuillet de son porte-document. Il le présenta à Bernard.

— Voici une photographie de la plaie causée par une guêpe sur l’épaule de votre beau-frère. Observez les marques en spirales entourant la piqure. Y reconnaissez-vous les caractéristiques que vous avez mentionnées ?

Bernard prit la photographie, il l’approcha de son visage et plissa les yeux.

— Je ne vois pas bien, il me faudrait mes verres grossissants.

— En fait, Monsieur Chicoine, notre laboratoire possède du très bon matériel optique et nos techniciens sont formels : les caractéristiques de cette marque et de cette bague correspondent. C’est comme pour une empreinte digitale. Cela démontre que la blessure de votre beau-frère a été causée par cette bague.

Bernard baissa les yeux.

— Si vous me racontiez comment ça s’est passé, ce serait plus simple.

Bernard se mit à sangloter.

— Je voulais qu’il souffre, avoua-t-il. Son comportement était inexcusable et il venait de blesser ma sœur. Je n’ai jamais souhaité sa mort.

Bernard reprit le contrôle de ses émotions, se moucha et continua.

— J’étais dans mon appartement quand leur dispute a débuté. Je ne pouvais m’empêcher d’entendre les accusations de Camille à l’endroit de son conjoint. Elle prétendait avoir trouvé la preuve de son infidélité. Chacun d’eux insultait l’autre vertement.

Habituellement, je me réfugie dans mon atelier lorsqu’ils s’engueulent, mais cette fois j’ai attendu un peu parce que l’altercation me semblait plus violente. Puis j’ai entendu un bruit de chute et le cri de douleur de Camille. J’ai décidé de monter à l’étage pour tenter de les calmer. À mon arrivée, Félix regardait par la fenêtre du salon et ma sœur traversait la rue en courant, soutenant son bras droit et hurlant « Il m’a cassé le bras ».

La colère s’empara de moi. Je l’ai frappé avec ma bague à la base du cou. Il s’est retourné et m’a demandé « Qu’est-ce que tu as fait ? » avec un regard menaçant. Je lui ai répondu maladroitement que je n’avais que chassé un insecte qui se posait sur lui.

L’effet du venin se fit sentir rapidement et Félix se mit à grimacer de douleur. J’en ai profité pour me cacher dans mon atelier, prenant bien soin de verrouiller l’entrée du cabanon. Vous connaissez la suite. Je ne suis sorti de mon refuge que lorsque les policiers ont utilisé le portevoix.

Boileau laissa couler un peu de temps. Il ne prenait pas de notes, il savait que la caméra avait capté ces aveux.

— Saviez-vous qu’il était allergique au venin de guêpe ?

— Aucunement, protesta Bernard. Il n’a jamais été question d’allergie entre nous, ni de guêpe ni de quoi que ce soit !

 

Ne manquez pas la suite…

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