Le Feu Follet

Le Feu Follet

Français contre Anglais

de Fenimore Cooper

Savoir ce qui se passe des deux côtés des belligérants vers 1830. Les personnages et leurs plans de bataille. Tout n’est pas toujours blanc ou noir, comme des Français ou des Anglais.

Voyez les ruses employées pour en arriver à leur fin, et même pour attiser l’amour. Ils ont beaucoup d’imagination, c’est le moins qu’on puisse dire.

À vous de découvrir cette belle histoire composée de tant d’aventures !

Avec un formatage aéré, comme toujours.

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L’entrevue du capitaine

Il était presque nuit, et la foule ayant satisfait sa vaine curiosité, commença à se disperser. Le signor Viti resta le dernier, se croyant obligé d’être sur le qui-vive dans ces temps de perturbation.

Mais en dépit de sa vigilance il ne remarqua point que l’étranger avait eu soin de gouverner de manière à pouvoir balayer le port en cas d’hostilité, sans s’exposer au feu des batteries.

De tous les curieux soupçonneux ou craintifs qui avaient fait partie du rassemblement, le vieux Tommaso et Ghita demeurèrent seuls sur le quai. Quand le bâtiment eut jeté l’ancre, les commis chargés de l’exécution des lois de quarantaine adressèrent leur question ordinaire :

— D’où venez-vous ?

On leur répondit en italien :

— D’Angleterre, après avoir touché à Lisbonne et à Gibraltar.

Ces pays n’inspiraient aucune crainte de la peste, et le lougre passa sans obstacle. Mais son nom était fait pour embarrasser tous ceux qui connaissaient l’anglais à Porto-Ferrajo. À la requête des employés du lazaret, il fut distinctement répété trois fois de suite par un des matelots.

Come chiamate il vostro bastimento ? demandèrent les employés.

Le Wing-and-Wing.

Come ?

— Le Wing-and-Wing.

Il y eut un long silence pendant lequel les employés se rapprochèrent les uns des autres. Ils conférèrent ensemble sur les sons qui venaient de frapper leurs oreilles, et en demandèrent le sens à un homme qui se vantait de savoir parfaitement l’anglais.

Ving-y-ving, murmura ce fonctionnaire. Quel singulier nom ! faites-le répéter.

Come si chiama la vostra barca, signore Inglese ? demanda celui qui bêlait.

— Diable ! dit un des marins du lougre en français, et il ajouta immédiatement :

Wing-and-Wing, ce qui se traduit en italien par Ala~e-Ala.

Ce nom bizarre, répété par les préposés à la quarantaine circula bientôt dans la petite ville émerveillée. Comme pour le justifier, le lougre hissa à l’extrémité de sa grande vergue un petit pavillon carré, sur lequel étaient peintes ou brodées deux grandes ailes, telles qu’on en trouve parfois dans les blasons, ayant entre elles la proue aigue d’une galère, et cet emblème expliqua suffisamment la signification des mots Ala-e-Ala : les doux ailes.

Au bout d’une demi-heure un canot se détacha du lougre, et atterrit au débarcadère, où il fut reçu par les officiers de la douane, qui à la lueur de leur lanterne examinèrent attentivement les papiers qu’on leur présenta. Comme toutes les pièces étaient en règle, l’étranger qui en était porteur obtint la permission de continuer sa route.

Pendant ce colloque Ghita s’approcha doucement, enveloppée d’un manteau qui cachait presque complètement ses traits. Elle jeta sur l’inconnu un coup d’oeil investigateur, et satisfaite de son examen, elle s’éloigna immédiatement. Le vieux Tonti, qui s’était posté en observation sur une felouque à laquelle il appartenait, se hâta d’en sortir pour rejoindre l’étranger sur les marches du débarcadère.

— Signor, dit le pilote. Son Excellence le podestat m’a ordonné de vous dire qu’il espérait que vous lui feriez l’honneur de lui rendre visite. Sa maison est près d’ici, dans la grande rue, et c’est un plaisir que d’y aller. Il serait cruellement désappointé s’il n’avait pas le bonheur de vous voir.

— Dieu me garde de faire attendre Son Excellence ! répondit l’étranger en Italien. Il saura dans cinq minutes que j’ai hâte de lui présenter mes hommages. Ami, ajouta-t-il en s’adressant au matelot qui l’avait amené, retournez à bord, et faites bien attention au signal qui vous rappellera quand j’aurai besoin de vos services.

Le canot partit comme un trait, et le vieux pilote conduisit l’inconnu chez le podestat, afin d’éclaircir certains doutes qui le tourmentaient.

— Signor capitano, dit-il, depuis quand vous autres Anglais vous êtes-vous mis à naviguer sur des lougres ? Vous n’en aviez pas l’habitude autrefois.

— Corpo di Bacco ! répliqua l’étranger en riant : pourriez-vous me dire, mon ami, depuis quand on passe en fraude l’eau-de-vie et les dentelles de France en Angleterre ? Il faut que vous n’ayez jamais navigué dans la Manche ou dans le golfe de Gascogne. Autrement vous sauriez que le gréement des lougres est préféré à tout autre par les marins de Guernesey.

— Guernesey est un pays dont je n’ai jamais entendu parler, répondit le pilote.

— C’est une île qui a jadis appartenu à la France, et dont les habitants ont encore gardé des usages français. Mais les Anglais la possèdent depuis plusieurs siècles. On y préfère les lougres aux cutters, parce que ceux-ci ont une tournure britannique qui ne convient pas à une population restée fidèle à ses anciennes moeurs.

Cette réponse dissipa les soupçons de Tonti, qui s’était d’abord imaginé que le bâtiment étranger était français. L’explication du capitaine suffisait, en admettant qu’elle fût fondée, pour rendre compte de certaines particularités que des yeux exercés remarquaient aisément.

N’était-il pas naturel qu’un navire armé dans une île d’origine française se ressentit du goût de ceux qui l’avaient construit ?

Le podestat était chez lui, et Tommaso, avant d’introduire le capitaine, se rendit auprès du magistrat pour lui communiquer les idées qui lui étaient venues, et les éclaircissements qu’on lui avait donnés. Vito-Viti lui mit un paul dans la main, et se rendit auprès de son hôte. On n’avait pas encore allumé les bougies, et l’obscurité était si profonde que les deux interlocuteurs ne pouvaient se voir.

— Seigneur capitaine, dit le magistrat, le vice-gouverneur demeure sur la hauteur, et il attend de moi que je vous conduise auprès de lui, afin qu’il vous fasse les honneurs du port.

Cette proposition, faite avec civilité, était si raisonnable et si conforme à l’usage, que le capitaine s’y rendit sans objection. Il sortit avec le signor Viti pour se rendre à l’habitation qu’a depuis occupée Napoléon détrôné.

Le podestat, qui était un petit homme poussif, gravit péniblement les rues taillées en degrés. Mais son compagnon monta de terrasse en terrasse avec une agilité qui attestait son jeune âge.

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Procès

Fenimore Cooper sur Wikipedia

Procès d’une Mystérieuse Inconnue

Qui est donc cette étrangère ?
Qu’a-t-elle à cacher ?
Aux États-Unis, au temps de la colonie, les gens avaient des moeurs bien différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui.
Vous aimerez les découvrir à travers cette histoire passionnante qui vous tiendra en haleine jusqu’à la fin.

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Voici un extrait :

Anna et John

Tandis que Dunscomb et Timms étaient sérieusement engagés dans leurs travaux, les jeunes gens avaient cherché des sujets de distraction plus en harmonie avec leurs goûts. John Wilmeter avait été invité d’assister à la consultation. Mais son ancienne affection pour Anna semblait s’être réveillée, et il préféra demeurer auprès d’elle.

Sa soeur et son ami, déjà fiancés ensemble, s’étaient échappés de la maison pour parcourir ensemble les sentiers et les bosquets de Rattletrap, en formant pour l’avenir des projets de bonheur.

John et Anna restèrent donc seuls en présence, lui pensif et silencieux, elle timide et inquiète. Le silence leur fut bientôt à charge, et comme il n’eût pas été convenable de se séparer, ils mirent fin à l’embarras de leur position en se dirigeant spontanément vers le bois par un des sentiers les plus larges et les plus fréquentés.

John attribuait naturellement aux événements de la matinée la tristesse de sa compagne. Il lui en parla avec une bonté et une délicatesse qui faillirent plus d’une fois amener les larmes aux yeux de la jeune fille. Après avoir épuisé tout ce qu’il pouvait lui dire sur ce sujet, John, suivant naturellement le courant de ses pensées, revint sans s’en douter à parler de la jeune fille qu’il avait laissée dans la prison de Biberry.

— Sa position est des plus extraordinaires, continua John. Elle a excité nos plus vives sympathies, je veux dire les sympathies des plus intelligents. Car les préjugés du vulgaire sont soulevés contre elle. Sarah et vous-même, Anna, ne sauriez être plus coupables que ne l’est à mes yeux cette Marie Monson.

Pourtant elle est inculpée et sur le point de passer en jugement pour crime d’incendie et de meurtre. Il me paraît monstrueux d’accuser une personne comme elle de crimes aussi odieux.

Anna demeura quelques instants silencieuse, réfléchissant que les apparences dépourvues de faits qui leur donnent un corps ne sauraient former une opinion de culpabilité ou d’innocence. Comme John paraissait attendre une réponse, elle fit un effort pour parler.

— N’a-t-elle rien dit de ses amis, de sa famille, ni manifesté le désir qu’ils fussent informés de sa situation ?

— Pas un mot. Vous comprenez que je n’ai pu lui parler librement sur ce sujet.

— Pourquoi cela ? demanda vivement Anna.

— Pourquoi ! Vous n’avez pas d’idée, Anna, des bizarreries de cette jeune fille. On ne peut lui adresser la parole comme à une autre personne. Dans sa détresse même, on craint de lui causer de nouveaux chagrins.

— Je comprends bien cela, répliqua la généreuse enfant, et je pense que vous avez eu raison de ménager sa sensibilité. Mais Il est si naturel d’appeler à soi ses amis dans une circonstance grave et imprévue, que je m’étonne que votre cliente…

— Ne l’appelez pas ainsi, Anna, je vous en prie, je déteste ce mot appliqué à cette personne. Je lui rends service à titre d’ami, pas autrement. Mon oncle éprouve pour elle le même sentiment. Car il a refusé d’elle la moindre gratification, bien qu’elle se montrât libérale jusqu’à la prodigalité. Timms seul s’enrichit par son entremise.

— Est-il donc d’usage parmi vous, messieurs du barreau, de rendre gratuitement service à des clients qui ont les moyens de payer ?

— Bien au contraire, répliqua John en riant, nous courons après les grandes affaires, comme autant de courtiers ou de marchands. Et nous ouvrons rarement la bouche sans fermer notre coeur. Mais cette cause est hors ligne, et M. Dunscomb travaille par amour du prochain, et non pour de l’argent.

Moins innocente et plus libre de coeur, Anna eût lancé quelque trait satirique, en classant le dévouement du neveu dans la même catégorie que celui de l’oncle. Elle répondit simplement, après un moment de silence :

— Vous avez dit, je crois, que M. Timms ne se montrait pas aussi désintéressé.

— Il a déjà reçu de miss Monson mille dollars de son propre aveu, qu’il a eu assez peu de délicatesse pour accepter. Il se moque de moi lorsque je lui reproche ses extorsions. Timms ne manque pas de qualités, mais la délicatesse n’en fait pas partie. Il soutient qu’une femme n’est jamais sans amis lorsqu’elle est jolie et qu’elle a de l’or plein ses poches.

— Vous ne pouvez appeler sans amis une femme qui tient tant d’argent à sa disposition. Mille dollars me semblent une forte somme.

— C’est beaucoup, en effet. Mais on donne quelquefois plus encore. Miss Monson eût sans doute donné pareille somme à mon oncle, s’il eût accepté. Timms m’a dit qu’elle lui avait manifesté cette intention, mais qu’il l’engagea à attendre l’issue du procès.

— D’où lui vient tout cela ! le savez-vous, John ?

 

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Le domaine RAVENSNEST

Le domaine RAVENSNEST

 

Être propriétaire et se voir renier son droit de l’être, pas toujours facile ! En ces débuts de la colonie américaine, c’est qui arriva.
Rencontrez les personnes de cette histoire sans pareil : noir, Indiens, Indgiens antirentistes, propriétaires et tous les autres.
Différentes générations, différents problèmes.
Suivez cette captivante histoire, vous ne serez pas déçus !

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En voici un extrait :

Visiter le noir et l’Indien

Il était exactement dix heures du matin, le lendemain de ce jour lorsque mon oncle Ro et moi découvrîmes la vieille maison du Nest. Je l’appelle vieille, car dans un pays comme l’Amérique, une maison qui a plus d’un demi-siècle acquiert quelque chose de vénérable.

Pour moi elle était réellement vieille, car elle avait plus de deux fois mon âge, et sa pensée était associée dans mon esprit à toutes les pensées de ma jeunesse. Depuis mon enfance, je l’avais considérée comme ma demeure future. Elle avait été celle de mes parents, celle de mes grands parents, et dans un certain sens, de ceux qui les avaient précédés pendant deux générations.

Tout le pays, aussi loin que s’étendait notre vue, les riches vallées, dont les pâturages marquaient les contours ondoyants, les collines qui les abritaient, les bois, les montagnes perdues dans les vapeurs de l’horizon, les vergers, les habitations, les granges, et tous les instruments de la vie rurale, tout cela était mien, et l’était devenu sans qu’un seul homme pût se plaindre d’une injustice dont j’eusse connaissance.

Même l’homme rouge a été loyalement indemnisé par Herman Mordaunt « le patenté », et Susquesus, le Peau Rouge de Ravensnest, comme on l’appelait souvent, notre vieil Onondago, l’a toujours reconnu. N’est-il pas bien naturel que j’aime un domaine qui me vient de telles mains ?

Il n’y a pas d’homme civilisé, il n’y a pas d’homme même sauvage ou non, qui ait jamais possédé ces vastes domaines avant les hommes de mon propre sang. Voilà ce que peu de personnes peuvent dire en dehors de l’Amérique.

Mon oncle Ro lui-même, qui n’avait jamais possédé un pied de terre dans ce beau domaine, ne put le considérer sans émotion. Lui aussi il y était né, il y avait passé son enfance, et il l’aimait d’une affection à laquelle ne se mêlait aucune convoitise.

— Allons, Hugh, s’écria-t-il en portant comme moi ses regards sur les murs gris de ma maison brune et solide sans doute, mais à coup sûr sans beauté. Nous voilà ici, et nous pouvons maintenant nous décider sur ce qui nous reste à faire. Descendrons-nous dans le village, qui est, comme vous vous le rappelez, à quatre milles d’ici, et y prendrons-nous notre déjeuner ? Ou allons-nous nous plonger tout de suite, et demander l’hospitalité à ma mère et à votre soeur ?

— Je craindrais que le dernier parti excitât des soupçons, monsieur. Le goudron et les plumes seraient ce que nous aurions à attendre de plus doux si nous tombions dans les mains des Indgiens.

— Indgiens ! Pourquoi alors ne pas aller tout de suite au wigwam de Susquesus pour savoir de lui et de Jaaf le véritable état des choses ? Je les ai entendus parier de l’Onondago la nuit dernière à notre taverne, et ils disaient que, pour un centenaire, il avait encore l’apparence d’un homme de 80 ans. Cet Indien est très observateur, et il peut nous révéler quelques-uns des secrets de ses frères.

— Ils pourront tout au moins nous donner des nouvelles de notre famille, et bien qu’une visite rendue au Nest par des colporteurs n’eût rien que de très naturel, il est tout aussi naturel qu’ils s’arrêtent au wigwam.

Cette considération nous décida, et nous nous mîmes à gravir le ravin sur le flanc duquel s’élevait la hutte d’aspect primitif que l’on désignait sous le nom de wigwam. C’était une petite cabane faite de branches d’arbres, et chaude ou fraîche selon que l’exigeait la saison.

Comme elle était bien entretenue, blanchie à la chaux, et quand il en était besoin pourvue de meubles nouveaux par le propriétaire, elle n’était jamais désagréable à voir, quoiqu’elle n’eût pas non plus l’aspect riant d’un cottage.

Cette habitation était entourée d’un jardin toujours en assez bon état, car le nègre, durant l’été, bêchait et jardinait de temps en temps. Il est bien vrai que le plus fort était fait par un des serviteurs du Nest, auquel il était ordonné d’y avoir l’oeil, et d’y consacrer dans l’occasion une demi-journée.

D’un côté de la hutte étaient un réduit pour un porc et une étable pour une vache. De l’autre, les arbres d’une forêt vierge ombrageaient son toit. Cet arrangement, qui avait quelque chose de poétique, était la conséquence d’un compromis entre les deux locataires de la cabane.

Le nègre, qui tenait aux instruments de sa grossière civilisation, et l’Indien, qui ne pouvait se passer de l’abri des forêts pour se faire à sa position nouvelle. Et ces deux êtres, ainsi réunis par un si singulier hasard, — l’un descendant des races avilies de l’Afrique, l’autre fils des sauvages mais fiers aborigènes de ce continent, — avaient vécu sous ce toit pendant presque toute la durée d’une vie ordinaire.

La case elle-même commençait à paraître ancienne, tandis que ceux qui l’occupaient avaient bien peu changé. De tels exemples de longévité, quoique puissent dire les hommes de théorie, ne sont pas rares parmi les noirs et parmi les naturels. Ils sont même plus communs parmi les derniers que parmi les premiers, et plus communs encore dans le nord que dans le sud de la république.

On a coutume de dire qu’on n’attribue aux hommes de ces deux races une existence si longue que faute de savoir la date de leur naissance, et que les blancs ne vivent pas moins longtemps qu’eux. C’est possible en général, car un homme blanc est mort, il y a environ 25 ans, près de Ravensnest, qui comptait plus de cent vingt ans.

Mais les nègres et les Indiens d’un âge très avancé sont néanmoins si communs, en égard au petit nombre d’hommes de ces races, que ce fait frappe infailliblement tous ceux qui ont pu examiner les trois populations.

Il n’y avait pas de grande route dans le voisinage du wigwam. Cette petite habitation s’élevait dans les champs qui dépendaient de Ravensnest, et l’on ne pouvait s’en approcher que par des sentiers et par une petite route convenable, qui avait été conduite jusqu’à la hutte, afin de permettre à ma grand’mère, à ma soeur et à ma chère mère, pendant sa vie, de faire leur visite aux deux vieux serviteurs dans leurs fréquentes promenades.

C’est par cette route plus commode que nous arrivâmes à la cabane.

— Voilà nos deux vieux serviteurs, ils se chauffent au soleil, s’écria mon oncle avec une émotion sensible dans la voix, lorsque nous fûmes assez près de la hutte pour distinguer les objets. Hugh, je n’ai jamais pu voir ces deux hommes sans un sentiment de crainte en même temps que d’affection.

Ils étaient les amis, et l’un d’eux était l’esclave de mon grand-père. Ils semblent placés là comme des monuments du passé, destinés à rattacher les unes aux autres les générations éteintes et les générations à venir.

— S’il en est ainsi, monsieur, ils seront bientôt ici les seuls de leur espèce, car il me semble vraiment que, si les choses suivent toujours la même marche, les hommes deviendront jaloux et envieux de l’histoire même, parce que les acteurs qui y jouent un rôle ont laissé des descendants qui participent un peu à la réputation que leurs ancêtres ont conquise.

— Évidemment, mon garçon, les vieux sentiments naturels sont étrangement pervertis à cet égard parmi nous. Mais regardez ces deux braves gens. Les voilà fidèles aux sentiments et aux habitudes de leur race, même après tant de temps passé ensemble sous cette hutte.

Regardez, Susquesus est accroupi sur une pierre, oisif et dédaignant le travail, avec son rifle appuyé le long du pommier. Jaaf ou Yop, au contraire, doit être occupé à jardiner comme un esclave à l’ouvrage.

— Et quel est le plus heureux des deux, le vieillard industrieux ou le vieillard oisif ? Probablement chacun des deux est heureux à sa manière. Toutefois, le vieil Onondago ne consentirait jamais à travailler, et j’ai entendu dire à mon père que ce fut un grand bonheur pour le pauvre Indien quand il apprit qu’il pourrait jouir pendant le reste de ses jours de l’otium cum dignitate, et ne plus tresser de corbeilles.

Yop nous regarde. Ne ferions-nous pas mieux de monter tout de suite et de leur parler ?

— Yop nous regarde plus franchement. Mais, sur ma parole, l’Indien nous voit deux fois mieux. D’abord, tous ses organes sont bien plus parfaits, et ensuite il est extrêmement observateur. Dans ses bons jours, rien ne lui échappait. Comme vous dites, approchons-nous.

Quand nous arrivâmes à la porte de la hutte, Jaaf abandonna lentement son petit jardin, et rejoignit l’Indien, qui resta sans faire un mouvement sur la pierre sur laquelle il était assis. Nous ne vîmes que peu de changement sur leurs traits, malgré notre absence de cinq années, chacun étant un type achevé de l’extrême vieillesse sans décrépitude dans les hommes de sa race.

Le noir, si l’on peut appeler noir ce vieillard dont la couleur était d’un gris incertain, le noir était le plus changé. Quant à Sans-Traces ou Susquesus, comme on l’appelait ordinairement, sa longue tempérance lui avait été très profitable. Ses membres demi-nus et son corps amaigri, faciles à voir, car il portait le costume d’été de sa nation, semblaient couverts d’un cuir longtemps infusé dans le tanin le plus pur.

Ses nerfs, quoique bien roidis, semblaient encore être faits de corde, et toute sa personne était devenue comme une espèce de momie endurcie qui aurait cependant conservé la vie. La couleur de sa peau était moins rouge qu’autrefois et se rapprochait de celle du nègre, bien qu’elle fût encore sensiblement différente.

— Sago, sago ! s’écria mon oncle quand nous nous fûmes approchés, ne voyant aucun danger à se servir de cette formule de salut familière et à demi indienne. Sago, sago ! ce être charmant, madin. Dans ma langache ce être guten tag.

— Sago ! répondit Sans-Traces de sa voix gutturale.

Tandis que le vieux Yop rapprochait l’une de l’autre ses deux lèvres semblables à d’épais morceaux de bifteck trop cuits, promenait sur chacun de nous tour à tour ses deux yeux humides et entourés d’un cercle rouge, faisait une grimace de mauvaise humeur, travaillait des gencives, comme s’il eût tiré vanité des dents excellentes qui y étaient encore fixées, et gardait le silence.

Véritable esclave d’un Littlepage, il regardait des porteurs de balle comme des êtres inférieurs, car les anciens nègres de New-York prenaient toujours plus ou moins les sentiments des familles auxquelles ils appartenaient, et dans lesquelles si souvent ils étaient nés.

— Sago ! répéta l’Indien à voix basse, avec courtoisie et emphase, après avoir regardé un peu plus longtemps mon oncle, comme s’il avait découvert en lui quelque chose qui commandait le respect.

— Une pelle chournée, amis, dit mon oncle en s’asseyant tranquillement sur un morceau de bois placé là pour le service du fourneau, et en s’essuyant le front. Comment appelez-vous cette bays ?

— Ce pays-ci, répondit Yop non sans un certain air de dédain, c’est la colonie d’York. D’où venez-vous pour faire une telle question ?

— T’Allemagne. Ça être loin, mais c’être eine pon bays. Et ici pon bays aussi.

— Pourquoi vous laisser lui, si lui bon pays, et…

— Pourquoi vous afez quitté l’Afrique ? Poufez-vous me le dire ? répliqua mon oncle tranquillement.

— Moi jamais été là, grogna le vieux Jop en fermant ses lèvres par un mouvement à peu près semblable à celui d’un sanglier lorsqu’il devient prudent de se détourner de sa route. Moi, nègre, né à Yo’k. Moi pas connaisse Afrique, et moi pas vouli connaisse li.

Il est à peine besoin de dire que Jaaf appartenait à une école à laquelle l’expression de gentleman de couleur est complètement inconnue. Les hommes de son temps et de son espèce s’appelaient eux-mêmes nègres. Les hommes et les femmes distingués de ce temps les prenaient au mot, et les appelaient également des nègres.

Aujourd’hui, aucun homme de la race noire n’emploie cette expression, à moins qu’il n’en veuille faire un reproche adressé aux blancs. Mon oncle réfléchit un instant avant de continuer une conversation qui paraissait engagée sous de bien défavorables auspices.

— Qui peut vivre dans cette grande maison de pierre ? demanda mon oncle dès qu’il put penser que le nègre avait eu le temps de se calmer un peu.

— Pas difficile, voi’, vous pas habitant d’Yo’k, à langage à vous-même, répondit Yop, qui n’était pas du tout adouci par une telle question. Qui peut vivre ici si pas géné’al Littlepage ?

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