10- Un café qui fait du bien

 

La guêpe

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10- Un café qui fait du bien

 

Steve entra doucement dans la chambre d’hôpital où se trouvait Jean Picard, ainsi que trois autres patients. L’infirmière responsable l’avait assuré qu’il pouvait recevoir des visiteurs, bien qu’il soit encore sous l’effet des médicaments antidouleurs.

Même si j’obtenais des aveux, il pourrait alléguer que j’ai profité du fait qu’il était sous l’influence d’une drogue, se dit Steve. Je peux au moins tenter de l’éliminer de la liste des suspects.

Il trouva l’homme dans le lit numéro trois, près de la fenêtre. Un pansement de gaze couvrait son crâne et son œil gauche. Ses lèvres et le côté droit de son visage étaient enflés au point de le rendre méconnaissable.

Il serait difficile de l’identifier formellement dans cet état, même sa mère ne le reconnaitrait pas.

Steve s’identifia et lui demanda s’il se portait assez bien pour lui raconter son aventure. Le regard de l’homme devint méfiant.

— La police de Sherbrooke ! Que venez-vous faire à Drummondville ? Que me voulez-vous ?

La voix de Picard était rauque et ses lèvres enflées ne lui permettaient pas d’articuler correctement. Steve eut une idée.

— Que diriez-vous d’un bon café ? La cafétéria n’est pas loin et l’aller-retour ne prendra que quelques minutes.

La proposition parut plaire au patient qui accepta d’un signe de tête. Le policier-enquêteur s’exécuta en prenant bien soin de ne pas laisser d’empreintes digitales sur le verre de carton ciré qu’il destinait à Jean Picard. Il ramassa aussi deux pailles et utilisa un cabaret pour transporter les boissons. Revenu dans la chambre, il déballa les deux pailles et les plaça dans le verre de café.

— Attention, c’est chaud, prévint-il en déposant le contenant sur la petite table mobile.

Picard saisit le verre à deux mains et utilisa les pailles pour aspirer de petites gorgées.

— Ah que ça fait du bien ! Ces maudits médicaments m’assèchent la bouche. Merci beaucoup !

Steve observa que l’attitude de l’homme devenait moins agressive. Il en profita pour engager la conversation.

— Qu’est-il arrivé à votre œil gauche ?

— J’ai été attaqué par des guêpes. Selon le médecin, l’une des piqures a atteint le blanc de l’œil. Il est possible que je perde la vue de ce côté ; ils essaient de le sauver en m’injectant plusieurs médicaments.

Il désigna le cathéter qui reliait son bras à trois sacs de liquides perchés au-dessus de son lit.

— Le rapport des patrouilleurs mentionne qu’ils vous ont trouvé, dans votre véhicule, près d’un pont de l’autoroute 55, enjambant une petite rivière. Est-ce là que vous avez été attaqué ?

— Non, c’est plus loin, près de Richmond. Quand les guêpes ont commencé à me piquer, je me suis enfui vers mon auto. Plusieurs bestioles m’ont suivi. J’ai roulé avec les fenêtres ouvertes pour les faire sortir. Après un certain temps, mes yeux étaient tellement enflés que je ne voyais plus la route. J’ai levé le pied et j’ai tenté de me ranger sur l’accotement, mais il semble que j’ai dévalé la pente vers la rivière.

— Selon le rapport, vous étiez à trois mètres de la berge, vous vous êtes arrêté à temps !

— Je ne sais pas, je n’ai rien vu. Seulement, quand j’ai senti que j’avais quitté la route, j’ai freiné à fond. La voiture a fini par s’immobiliser. Je suis resté là, en attendant que mes yeux désenflent. Je crois que j’ai perdu connaissance. Les policiers m’ont trouvé le lendemain matin.

— Vous n’êtes pas sorti de la voiture pour demander de l’aide ?

Picard aspira quelques gorgées de son café. Il prenait son temps, comme pour réfléchir à ce qu’il allait répondre.

— J’avais trop peur de me faire frapper par un véhicule. Je me suis dit que les piqures finiraient par désenfler et que je m’en sortirais par moi-même. Mettez-vous à ma place : il fait nuit, je suis presque aveugle, le corps me brule un peu partout et… Je ne suis pas présentable.

— Je vois. Les patrouilleurs ont constaté que vous aviez vomi et déféqué. Ils ont d’abord pensé que vous étiez ivre, mais l’analyse n’a révélé aucune trace d’alcool dans votre sang. C’est peut-être le choc toxique qui vous a fait cet effet, car le médecin de l’urgence a compté plus de soixante sites de piqures. C’est suffisant pour être incommodé.

Picard approuva de la tête tout en ingurgitant un peu de café. Steve continua.

— Vous avez mentionné que vous n’étiez pas dans votre véhicule quand les guêpes vous ont attaqué. Où étiez-vous exactement ?

L’homme se concentra sur son verre de café, maintenant presque vide.

— Je m’étais arrêté sur le bord de l’autoroute pour satisfaire un besoin naturel pressant. Je suis entré dans le petit bois qui longe l’accotement pour avoir un peu d’intimité. C’est à ce moment que, sans m’en rendre compte, j’ai dérangé les guêpes et qu’elles m’ont attaqué. C’est tout simple !

— Évidemment, renchérit le policier. Plusieurs hommes s’arrêtent pour uriner dans la nature. C’est connu. C’est ce qui explique que vous avez des piqures sur le pénis. Par contre, cela n’explique pas les nombreuses piqures sur vos fesses et votre scrotum.

Picard s’étouffa avec une lampée de café. Il prit le temps de réfléchir avant de répondre.

— Vous êtes bien informé, Monsieur le policier. La raison est toute simple : j’avais baissé mes pantalons pour faire un « numéro 2 ».

— Une envie qui ne pouvait pas attendre ?

— J’avais mal au cœur et des crampes dans le ventre. Probablement à cause de mon lunch du midi. J’ai acheté un sandwich à une petite cantine et je suspecte que la mayonnaise n’était pas très fraiche.

— Où se situe cette cantine ?

— À Sherbrooke, sur la promenade du Lac-des-Nations. C’était une cantine mobile montée sur un tricycle. J’aurais dû me méfier et ne pas faire confiance à la nourriture qu’il vendait.

— Tout s’explique, approuva Steve. Je comprends que vous hésitiez à raconter votre mésaventure.

Picard siphonna ce qui restait de café dans son verre. C’était une façon de mettre fin à l’entretien.

— Je vous souhaite un prompt rétablissement, Monsieur Picard, et je vous remercie de votre collaboration.

Steve se leva, ramassa le cabaret sur lequel les deux verres vides se trouvaient et sortit de la chambre. Il se dirigea vers la cafétéria, mais s’arrêta dans une salle de toilette. Il enfila des gants de latex et récupéra un sac de plastique étanche dans sa veste. Avec précaution, il y déposa le verre et les pailles utilisés par Picard.

J’ai maintenant tes empreintes digitales et ton ADN. Nous pourrons vérifier ton histoire.

 

Ne manquez pas la suite ! 11- Sur un coup de tête

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